De telles pratiques de « com' », à partir de la rétention des statistiques publiques, qui sont la propriété de tous et pas de la seule ministre, devraient faire bondir les confrères. Hélas, les médias s'en fichent, ou contournent le problème.

Jusqu'à quand accepterons-nous d'être pris pour des gogos ? La question se pose en effet lorsqu'on considère la capacité du pouvoir à nous servir - à vous, à moi, aux autres citoyens - des fausses vérités, des demi-mensonges avec un culot du diable. La semaine passée, nous en avons eu un bel exemple : Jeudi, Christine Lagarde a convoqué les journalistes en toute urgence. Dame, que les mails partent de Bercy à 14h08 pour un événement prévu à 15 heures, c'est que ce devait être important ! Ingrid Betancourt étant déjà libérée, Florence Aubenas à l'abri au Nouvel Observateur, qu'est-ce que la (« le », dit-elle) ministre allait annoncer de si important ? Tout simplement qu'on avait de nouveaux chiffres sur les heures supplémentaires. Vous savez, la mesure chérie de l'UMP, incluse dans le « paquet fiscal ». Grâce à une étude toute fraîche, notre toujours aussi élégante et souriante vedette de Bercy avait le plaisir d'apprendre à la nation que les heures sup avaient fait un bond de 40,3% entre le premier trimestre 2007 et le premier trimestre 2008. Alléluia !

Embargo

Mais lorsque les journalistes consciencieux demandent une copie de ladite étude, issue de la Dares (service de recherche du ministère de l'emploi), l'oukase tombe: impossible, elle est sous embargo jusqu'à demain !

On comprend mieux lorsqu'on la lit (Premières synthèses N°28.2). Car si l'étude en question montre bien une forte augmentation du nombre d'heures supplémentaires effectuées par les salariés à temps complet dans les entreprises de 10 salariés ou plus, elle se termine par une « note de méthode » sibylline (ou incompréhensible, au choix) dont nous extrayons le (large) passage suivant :

« Des travaux d'analyse menés par la Dares montrent que toutes les heures supplémentaires ne sont pas déclarées par les entreprises à l'enquête Acemo. Il apparaît notamment que les entreprises déclarant une durée hebdomadaire collective de plus de 35 heures omettaient sur les années récentes de déclarer à l'enquête une partie des heures supplémentaires régulièrement travaillées, dites «structurelles». L'entrée en vigueur à partir du 4ème trimestre 2007 des mesures sur les heures supplémentaires de la loi en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat (Tepa) du 21août 2007 a vraisemblablement réduit ce biais de sous-déclaration à l'enquête: les allègements de cotisations sociales qui y sont liés amènent désormais les entreprises à recenser avec plus de précision les heures supplémentaires. Cela influence l'ampleur des évolutions constatées entre les périodes antérieures à l'entrée en vigueur de ces dispositions et les périodes ultérieures. En outre, dans le secteur des hôtels, cafés et restaurants, l'invalidation du régime d'équivalence fin 2006 a requalifié les heures travaillées entre la durée légale et la durée équivalente en heures supplémentaires «structurelles». En effet, le principe d'une durée équivalente reposait sur la prise en compte de périodes d'inactivité des salariés (heures creuses). La durée équivalente était donc supérieure à la durée légale. Cette invalidation a eu un impact progressif au cours de 2007 sur les déclarations des heures supplémentaires par les entreprises ».

Pratiques de com'

Traduction : primo, l'enquête de la Dares, effectuée auprès de 24000 entreprises, est entachée d'un énorme biais statistique, et n'est donc pas très fiable. Secundo, pour les hôtels, cafés et restaurants, du fait d'un changement de législation en 2006, on ne saura jamais rien de la progression des heures sup. Tertio, depuis des années, des entreprises trichent, ne déclarent pas les heures supplémentaires, les rémunèrent encore moins à leur juste valeur, bref « grugent » les salariés. On peut d'ailleurs en conclure qu'une partie indéterminée des 4,5 milliards d'euros d'argent public prévus par la loi Tepa au titre de l'exemption fiscale et sociale des heures sup', va servir de fait à « blanchir » une pratique de voleurs, qui plus est en réunion !

De telles pratiques de « com' », à partir de la rétention des statistiques publiques, qui sont la propriété de tous et pas de la seule ministre, devraient faire bondir les confrères. Hélas, les médias s'en fichent, ou contournent le problème. Il suffit de consulter Les Echos du 5 juillet. Malgré un papier très honnête et intelligent de Lucie Robequain, qui s'était procuré l'étude de la Dares (heureusement, il y en a qui font leur travail !), l'article est titré : « Bercy affiche une augmentation des heures supplémentaires de 40% en un an ». Alors que le papier explique plutôt « pourquoi on ne peut pas savoir… »

Les mêmes Echos engageaient le 3 juillet une campagne, télécommandée par Bercy, le Medef et l'Institut de l'Entreprise, pour la réforme de l'enseignement de l'économie au lycée, qualifié de « théorique, lourd et inefficace ». Les « profs d'éco » seraient de dangereux crypto-marxistes qui n'entendent rien à l'économie de marché, c'est le discours dominant. Mais avant de s'en prendre aux profs, si l'on commençait par réformer le journalisme économique ?
Hervé Nathan

Réalisé avec l'aimable collaboration de Sylvain Lapoix

Mis en ligne le 9 juillet 2008. Article publié avec l'aimable autorisation de l'auteur.