Le tableau de synthèse que nous avons confectionné, dont le fichier est accessible à la fin de ce texte, reprend ces réponses, au plus près de leur formulation. La réponse d’Eva Joly est « sobre » (une page et demi, mais accompagnée d’une proposition de rencontre avec son équipe). Celle de Jean-Luc Mélenchon est plus détaillée (5 pages).

Je complète ce tableau de synthèse par de brefs commentaires qui n’engagent que moi.

Le premier, de loin le plus important, est que, dans les deux cas, nous sommes peu ou prou sur la même longueur d’onde, qu’il s’agisse de remettre en cause la dictature du PIB, de considérer que les indicateurs majeurs devraient privilégier des critères sociaux, sociétaux et environnementaux, ou d’exiger que les citoyens soient pleinement associés à ces choix.

Comme la réponse du Front de gauche est plus détaillée, elle ouvre des pistes de débat sur tel ou tel point. Celle que je retiendrai ici concerne la proposition d’un indicateur synthétique de progrès humain (IPH) regroupant en un seul chiffre quatre groupes de critères : épanouissement personnel et émancipation, sociabilité et cohésion sociale, égalité et justice sociale, respect de l’environnement.

Difficile d’avoir des problèmes avec ces quatre familles de critères ! En revanche, un débat existe au sein de FAIR, depuis sa création en 2008, sur l’objectif d’un indicateur synthétique unique. Nos échanges ont conduit la très grande majorité d’entre nous à penser que cette voie, qui a des avantages, n’est pas sans risque.

Je précise avant de poursuivre que ni FAIR ni moi n’avons de religion définitive ni de certitude « d’experts ». Ce serait contradictoire avec notre principale revendication : l’intervention active des citoyens dans ces choix.

L’avantage principal d’un indicateur unique est pédagogique ou « médiatique » : face à l’omniprésence du PIB, l’idée d’un autre grand indicateur de synthèse est tentante, et d’ailleurs il en existe déjà, notamment celui des Canadiens Osberg et Sharpe, l’indice synthétique non monétaire de « bien-être économique », dont le nom est trompeur car il inclut en réalité un grand nombre de critères humains, sociaux et écologiques (avec toutefois un faible poids pour cette dernière dimension).

Mais face à cet avantage, ces indicateurs « ultra-synthétiques » ont un énorme inconvénient : ils supposent la possibilité de substitution sans limite entre les progrès socio-économiques d’un côté, écologiques de l’autre. Pour le dire autrement, si les inégalités et la précarité diminuent et qu’on continue à balancer de plus en plus carbone dans l’atmosphère, l’indicateur pourra suggérer qu’on est sur une trajectoire de progrès global. Dit encore autrement, des progrès sociaux à court et moyen terme peuvent masquer des dégradations écologiques qui feront sentir leurs effets négatifs plus tard. Tout comme des progrès environnementaux appréciables peuvent masquer, dans l’indicateur final, une dégradation de la santé sociale.

On a donc un problème, qui ressemble à celui opposant la « soutenabilité faible » et la « soutenabilité forte ». Selon cette dernière, il faut mettre en avant des seuils ou des limites absolues à la dégradation de l’environnement, non compensables par des progrès socio-économiques. Des bornes de nature physique à ne pas franchir. Voici une image : si vous avancez sur une falaise pour mieux voir la mer et le paysage, votre bien-être esthétique progresse alors que la vue se fait plus ample et profonde. Mais vous savez quand même que quelques pas de plus vous seraient fatals.

Or, aujourd’hui, en raison de l’existence de seuils physiques, c’est l’humanité qui risque à terme un semblable plongeon si elle continue d’ignorer des limites physiques d’une autre nature que les variations du bien-être. La grande difficulté est que, contrairement à l’image de la falaise, ces risques mortels ne se voient pas immédiatement. IL FAUT DES INDICATEURS ASSOCIES A DES SEUILS PHYSIQUES POUR LES « VOIR », POUR PRENDRE CONSCIENCE DES RISQUES. Il n’est malheureusement pas certain que cela suffise, dans un système dominé par la dictature du court terme. C’est pourtant essentiel, car l’autre solution est d’attendre que des catastrophes planétaires se produisent. C’est le scénario le plus probable, à commencer par l’implosion du système financier mondial à moyen terme, mais ce n’est pas encore inéluctable.

Voilà pourquoi les membres de FAIR, qui poursuivent ce débat, sont pour la plupart favorables à l’existence non pas d’un seul indicateur synthétique global, mais d’un nombre très limité d’indicateurs phares (synthétiques eux aussi, mais par grands domaines), deux, trois ou quatre par exemple, entourés d’un nombre plus élevé d’indicateurs de second rang. Pour information, l’ARF (association des régions de France) vient de publier un document de grande qualité où sont mis en avant trois indicateurs synthétiques « au-delà du PIB » : l’indicateur de développement humain, l’indicateur de santé sociale et l’empreinte écologique, plus un tableau de bord de 22 indicateurs de second rang. Voir ce lien.

Quoi qu’il en soit, merci pour ces deux réponses !

Jean Gadrey

Tableau de synthèse des réponses via ce lien.

PS. À CES DEUX RÉPONSES S’AJOUTE UN BREF COURRIER DE NICOLAS DUPONT-AIGNAN, ÉCRIVANT CECI :

Je trouve votre idée judicieuse. En effet, même s’il me paraîtrait dangereux de priver les citoyens du chiffre du PIB, il me semble intéressant de pouvoir en avancer de nouveaux. Par exemple, j’ai toujours observé à titre personnel l’IDH. Un chiffrage élargi permettrait aux citoyens d’avoir un accès plus étendue sur la réalité de l’état de santé d’un pays. Par exemple, je me bats avec acharnement pour sauver les agriculteurs français. Alors qu’on me parle de banques, de crédits, de commissions européennes, je réponds qu’il y a plus d’un agriculteur par jour qui se suicide. Ce chiffrage permet une meilleure connaissance du problème. De ce fait, je m’accorde avec vos propositions et m’inscris dans une ligne similaire à la vôtre.