Le texte utilise des citations (souvent partielles) avec des références américaines pour montrer ceux qui sont du côté du Mal. Ce n'est pas ma façon. Ce n’est pas la voie d’une conquête de forces nouvelles. Celles de la jeunesse, celles des hommes et femmes d’entreprises actuellement déçus par le modèle d’entreprise capitaliste. Si l’économie sociale ne se fait pas entendre au-delà de cercles d’initiés, c’est qu’elle se situe souvent dans une conception fermée de « l’entre-soi ». Je salue la Confédération des Scop qui vient de renouveler son identité, en restant fidèle à ses valeurs, et s’ouvrir aux entrepreneurs non acquis à la Cause lors du dernier Salon des entrepreneurs : bravo !

Par son caractère défensif, le texte sur l’entrepreneuriat social de J.F. Draperi révèle au fond une grande peur. Qu'y a-t-il derrière cette peur qui s'empare soudain de quelques-uns des défenseurs de l'économie sociale historique et conduit au procès en sorcellerie ? La peur du Nouveau Monde, la peur de l’autre, la peur de perdre son territoire ? Jean-François Draperi a exprimé autrefois la même peur à l’égard de l’économie solidaire. N’ayons pas peur si nous sommes assurés de qui nous sommes, voilà au fond mon message. Les animaux qui n’ont pas de squelette se couvrent de carapace. J’ai assez confiance dans mes convictions issues du monde coopératif, pour aller à la rencontre de l’entrepreneuriat social.

Ce que je retiens avant tout du texte de Jean-François Draperi, c’est la phrase suivante :

« Les pratiques des entreprises sociales sont généralement proches des principes de l’économie sociale. »

Je suis d’accord. Ceci résume ma position. Je m’intéresse aux pratiques, et à la dynamique que portent ces entreprises sociales pour renouveler, faire entendre et reconnaître les principes de ce que nous appelons l’Economie sociale. Je sais aussi qu’il y a des risques et qu’il ne faut pas être naïfs, mais vigilants. Mais je pense que ce risque mérite d’être couru. Danone n’est pas une entreprise sociale !

J’ai du mal avec le raisonnement qui nous dit que l’économie sociale est un mouvement franco-français en échec grave. Qui poursuit en disant que l’entrepreneuriat social est un mouvement international en plein développement. Qui conclut qu’il est donc urgent de critiquer l’entrepreneuriat social !! Je ne suis pas ce raisonnement hexagonal. Parlons avec Yunus : pourquoi le laisser dans le seul dialogue avec de grands groupes internationaux ?

J’avoue peiner à comprendre la différence sémantique entre les entreprises sociales qui paraissent bonnes à l’auteur, et l’entrepreneuriat social qui lui semble infiniment mauvais. Pour moi les entrepreneurs sociaux sont des dirigeants d’entreprises sociales. Je ne fais pas de distinction. Le Mouvement des entrepreneurs sociaux qui vient de se créer en France pour les rassembler dira donc démocratiquement les positions qu’il entend défendre, sans aller chercher sa feuille de route auprès de Bill Gates.

Certaines approches classent les bons et les méchants et conduisent à exclure ceux qui ne sont pas du bon côté de la ligne. Il y a là une certaine vision "communiste" de l'économie sociale qui n'a jamais été la mienne.

J'aime profondément la biodiversité, y compris économique. J'en tiens pour l'économie plurielle. Et j'ai du goût pour les entrepreneurs, collectifs, individuels, ou les deux. Patrick Dargent, Président du Réseau Entreprendre, me semble hautement estimable de vouloir créer des employeurs pour créer de l’emploi. Mais aussi Elizabeth Bost, qui a invité les coopératives d’activité et d’emploi ou Jean-Guy Henckel, l’inlassable entrepreneur des Jardins de Cocagne.

Des positions fermées ne répondent pas aux attentes actuelles. Elles se situent en dehors de la réalité économique et sociale que je vis en gérant la tension entre un Projet de banque coopérative et un compte de résultats, vraie définition selon moi de l'économie sociale.

Cessons d’utiliser l’épouvantail anglo-saxon peu adapté à l'ère Obama. La matière grise des universités américaines est-elle de si mauvaise qualité, ou uniformément à la solde du grand capital ? Les philanthropes sont-ils uniquement des cyniques, et les « fondations d’entreprises les agents du recul de la démocratie politique » ? (sic). Si Jean-François Draperi a évidemment raison de remettre en cause la montée des inégalités et la gouvernance de la Fondation Bill Gates (ce que j’ai écrit moi-même abondamment), je ne saurai le suivre dans un discours globalement anti-philanthropique, anti-fondations d’entreprises, anti-microcrédit. N’amalgamons pas tout. Les banques coopératives ont été les premières à soutenir un certain microcrédit. De même une certaine philanthropie peut-elle contribuer à l’utilité sociale sans faire reculer la démocratie ?

Au fond, le papier de mon ami Jean-François Draperi jette de l'huile sur le feu et fait de l'entrepreneuriat social une petite affaire Dreyfus. Je n'entrerai pas dans cette querelle. J’invite à ne pas y entrer.

Je ne suis bardé d'aucune certitude. J’essaie de sortir du marasme actuel de l’économie sociale. Je peux me tromper. Parlons-en. Le chômage, l'exclusion, la pauvreté, l'absence de droits continuent d’éveiller en moi un esprit de résistance. Nombre des entrepreneurs sociaux sont animés par cet esprit de résistance et d’initiative, au service de l’intérêt collectif, donc porteur d’émancipation. La double qualité (client/sociétaire, salarié/associé…) que je défends ardemment comme Jean-François Draperi, n’est pas une garantie définitive d’émancipation comme nous ont montré récemment les évolutions de certaines entreprises d’économie sociale !! Donc pas de manichéisme.

La position de Jean-François risque d’agir à l'inverse de ce que je tente : refermer le dossier et "dire le droit" là où je voulais ouvrir un débat et confronter des pratiques et des idées. Espérons que non.

Je suis convaincu qu’il y a de nouvelles alliances possibles, avec et au-delà de l’économie sociale qui est ma famille, pour démocratiser l’économie et s’enrichir mutuellement. Chiche ? C’est plus passionnant que de disserter sur l’a-capitalisme !

Hugues Sibille

Billet mis en ligne le 24 février 2010.