Le groupe d’experts chargé d’élaborer le programme du futur « enseignement d’exploration » de SES en classe de seconde a remis son projet, qui a déjà été diffusé aux éditeurs afin que les équipes s’attellent aux futurs manuels.

Ce groupe d’experts est composé de trois universitaires, deux économistes (Christian de Boissieu et Philippe Martin) et un sociologue (François Dubet), de deux inspecteurs de la discipline (un inspecteur général et une inspectrice pédagogique régionale) et … d’un professeur de sciences économiques et sociales. Cette faible représentation du « terrain » se ressent dans le projet de programme.

Par ailleurs, ce groupe a travaillé dans l’urgence, trois réunions de quelques heures chacune, et sous contrainte : le cabinet du ministre a, semble-t-il, suivi de très près les travaux, imposant même des choix à l’encontre des souhaits du groupe d’experts.

Les aspects pédagogiques négligés.

Les avis sont unanimes : ce programme est infaisable. Il a été écrit en parfaite méconnaissance de ce que sont les élèves de seconde et de ce qu’il est possible de faire, dans des classes en général très chargées, en 54 heures annuelles. Rappelons en effet que, dans le lycée de demain, en seconde, les Sciences économiques et sociales feront l’objet d’un enseignement « d’exploration » à raison d’une heure et demi hebdomadaire, soit environ 54 heures annuelles.

Pour illustrer, prenons l’exemple du premier item : Comment les revenus et les prix influencent-ils les choix des consommateurs ? Les notions associées, à acquérir par les élèves, sont : Revenu disponible, élasticités. On peut estimer à quatre heures trente le temps disponible pour traiter chaque item. On ne peut pas présenter le revenu disponible sans présenter les revenus primaires, et faire comprendre la différence entre revenus du travail et revenu du capital, entre revenu du travail salarié et revenu du travail non-salarié. Il faut bien sûr dire au moins quelques mots des mécanismes de la redistribution et des revenus de transfert. On voit mal comment ne pas évoquer les inégalités de revenus (primaires/disponibles). Enseigner que la consommation dépend à la fois des revenus et un prix des biens, est-ce que ça n’évoque pas, en catimini, la notion de pouvoir d’achat ? Faut-il l’évoquer ? La distinguer de celle de niveau de vie ? Et il ne s’agit là que d’une seule des notions à acquérir !

Non seulement le volume du programme est délirant, mais plusieurs notions semblent bien difficiles à « faire passer » auprès d’élèves de seconde, celle « d’élasticité » enseignée aujourd’hui en première et que les élèves ont bien du mal à s’approprier ou encore « prix d’équilibre » ou même « indice de prix », dont la présentation exige des développements importants. Et on peut rester rêveur devant des indications de ce type : On présentera les différentes formes d’épargne (financière, non financière) et l’arbitrage opéré par l’individu qui épargne entre rendement et risque.

Enfin, il faut noter qu’il n’est fait pratiquement aucune référence aux méthodes, compétences, savoir-faire. Aspect pourtant essentiel d’une initiation aux sciences sociales que les élèves venus du collège, découvrent en classe de seconde.

Des contenus qui évacuent les questions « vives »

Une professeure de SES, Jocelyne El Amiri a effectué une comparaison entre les contenus du programme actuel et celui du projet. Le résultat est édifiant. Voici la liste des thèmes ou notions qui figurent dans le programme actuel et qui disparaîtraient du futur : le chômage, la précarité, la famille dans sa dimension anthropologique, la reproduction sociale -homogamie-, les catégories sociales, les revenus, et les inégalités de revenu, la valeur ajoutée et sa répartition (salaires/profits), l'organisation du travail et les conditions de travail, les conflits, les syndicats, les consommations collectives -services publics.

A l’inverse, voici les thèmes ou notions « nouveaux » qui figurent dans le projet de programme : élasticités, courbes d'offre et de demande, l'épargne et le taux d'intérêt, les prix et l'environnement des entreprises, déficience du marché en matière de pollution.

Le contenu est donc « aseptisé », « technicisé », c’est de « l’économie bisounours », les questions qui font débat sont évacuées et les dimensions sociologiques minorées.

Comme le suggère Arnaud Parienty sur son blog, voilà une façon radicale d'éradiquer le chômage : en le faisant disparaitre des programmes d'enseignement !

Il se dit que les questions de l’emploi et du chômage ont été retirées du programme sur ordre du cabinet, comme celle du pouvoir d’achat. Si cette intervention du cabinet pour modifier le contenu du programme élaboré par le GE est avérée, c’est certainement une première, qui remet en cause le rôle et l’indépendance de ce GE issu de la réforme « Jospin » de 1989 et on devrait s’attendre à des réactions au moins de la part des universitaires membres du groupe.

On peut légitimement se demander, comme le fait l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales dans un communiqué: par qui et pour qui a été fait ce nouveau programme ?

Des indications incohérentes.

En de nombreux passages, le programme et les « Indications complémentaires » qui l‘accompagnent, se ressentent de la précipitation dans laquelle il a été conçu.

D’abord le choix des thèmes. S’il existe entre les trois premiers (schématiquement, consommation, production et marché) une cohérence, ce n’est pas le cas du dernier, dont deux questions sur trois sont facultatives, et qui a donc une fonction essentiellement cosmétique : afficher un programme qui ne soit pas strictement économique. Si on entre ensuite dans le détail des questions, les incohérences abondent. Retenons simplement quelques exemples.

Dans le thème « Revenu et consommation », les deux notions clés sont « Revenu disponible » et … « Elasticité », mais les indications complémentaires, qui précisent aux professeurs la façon dont ils doivent comprendre et traiter le programme, ne concernent que les seules élasticités. Dans ce même thème, il n’est à aucun moment prévu que l’on s’intéresse au contenu de la consommation, à ses structures, à son évolution, etc. Par contre, il faut étudier les « effets de distinction et d’imitation » associés à la consommation … mais sans que soit envisagé d’étudier les PCS. Sur quelles données statistiques, les professeurs et leurs élèves sont-ils censés s’appuyer pour étudier ces « effets » ? Probablement aucune ! Incohérence et négation de la pédagogie font bon ménage ici.

Dans le thème « Entreprise et production », il n’est question ni de valeur ajoutée, ni d’investissement, ni de profit, ni de concurrence. Voilà bien un programme qui se situe résolument du côté des « mondes imaginaires ».

Dernier exemple : dans l’item « Marchés et prix », afin de répondre à la question « Comment se détermine le prix d’équilibre sur un marché », les professeurs sont invités à procéder ainsi : « En partant de l’étude d’un marché concret, on construira les courbes d’offre et de demande et on déterminera le prix d’équilibre. ». Soit on étudie un marché concret (le pétrole, le champagne, les ours en peluche…) soit on fait faire aux élèves des exercices, à partir de données ad hoc, de construction de courbes. Mais les deux, non, vraiment, on ne voit pas, sauf dans le cas très particulier des marchés « au cadran ».

Des contenus théoriquement orientés

Retirer d’un programme d’initiation (« d’exploration » dans le vocabulaire ministériel) les sujets qui comptent dans le débat public (le chômage, les inégalités, etc.) et les remplacer par des « outils » techniques est déjà symptomatique d’une certaine vision de l’enseignement en général et des sciences économiques et sociales en particulier.

Mais le « biais » théorique, d’aucun dirait idéologique, est plus net encore. Les marques d’une orientation unique et disons « néoclassique » pour faire simple, sont nombreuses. La consommation n’est pas étudiée par le biais des ménages mais d’un hypothétique « consommateur » ; dans l’étude des comportements d’épargne, c’est la vision néoclassique (le rôle des taux d’intérêt) qui est privilégiée ; pas plus que les ménages, les entreprises – en tant que collectivité humaine et institution - n’existent dans ce programme ; la problématique qui guide l’étude des marchés est aussi typique de celle de l’économie « standard », celle de l’équilibre. Le parti pris théorique est ici indéniable.

Les sciences sociales et la science économique sont pluralistes et la création récente de l’Association française d’économie politique est là pour le rappeler.

Il est pour le moins inquiétant qu’au même moment, une forme de pensée unique cherche à s’imposer, au mépris par ailleurs de toute préoccupation pédagogique, en matière d’initiation économique et sociale au lycée. Au risque, comme cela a été souvent dénoncé à l’université, qu’un enseignement dogmatique et désincarné ne dégoute les élèves. A moins que cela soit le but recherché ?

La déception et l’inquiétude sont très fortes chez les professeurs de sciences économiques et sociales et conduit leur association professionnelle à écrire : Si le programme n’était pas profondément remanié, et l’horaire alloué augmenté (…) l’APSES se verrait dans l’obligation d’appeler les collègues à la désobéissance citoyenne et à ne pas appliquer ce programme à la rentrée 2010.

Le projet de programme peut être consulté sur le blog de Gilles Raveaud.

Gérard Grosse

Billet publié le 24 janvier 2010