1.Le PIB en question: histoire d'une contestation, actualité d'un débat

La première section de la thèse est de nature historique. Elle rappelle d'abord le contexte particulier dans lequel la comptabilité nationale – dont le PIB est issu – a été établie, comme outil d’une politique économique ancrée dans les compromis sociaux de l’après-guerre. Ce contexte explique les conventions comptables retenues à l’époque.

Considérant l'évolution du contexte, nous présentons trois ensembles de problèmes qui justifient la recherche d’indicateurs alternatifs : les finalités sociales auxquelles la croissance économique ne répond pas, ou pas correctement ; le hiatus qui peut exister entre celle-ci et l’évaluation subjective de la « satisfaction de vie »; enfin l’épuisement des ressources naturelles ou, plus généralement, la question écologique.

Nous dressons ensuite un inventaire des indicateurs mis en débat aujourd’hui, regroupés selon les trois champs évoqués ci-dessus. Ce travail met en lumière la diversité des propositions et l'absence actuelle de consensus sur un successeur au PIB. Il révèle le lien inextricable qui unit les questions d’ordre méthodologique et celles de nature normative. L’absence de consensus sur un indicateur alternatif au PIB traduit les incertitudes d’une société qui se transforme, rappelant à certains égards la situation qui prévalait à la naissance de la comptabilité nationale. Par ailleurs, l'hétérogénéité des acteurs en présence et des objectifs qu'ils poursuivent rend problématique la quantification de ces derniers. Le risque est grand que les indicateurs soient détournés des finalités qu’ils entendent servir, du simple fait de choix méthodologiques inappropriés. Ce risque s'accentue dans le contexte historique dans lequel les débats ont lieu : potentiels porte-voix d’une redéfinition de la prospérité, les indicateurs sont également l'outil par lequel se propage un système de "gouvernance managériale". Or, il semble que les caractéristiques de ce système, qui tendent à généraliser la logique de marché, ne font qu’alimenter les problèmes qu'un "au-delà du PIB" entend au contraire dépasser. Il importe donc de distinguer, parmi les indicateurs aujourd’hui proposés, ceux qui sont porteurs d'un changement de modèle, de ceux qui n’offrent qu’un aménagement à la marge du modèle de développement existant. C'est à cette tâche d'élucidation que s'atèle le deuxième volet de la thèse.

2. Normativité de la quantification : deux études de cas.

La deuxième section de la recherche vise à montrer les enjeux théoriques et normatifs de la quantification. Deux indicateurs sont analysés: l’Epargne Nette Ajustée (ENA), indicateur de soutenabilité de la Banque Mondiale qui jouit d'une large visibilité et l’Indice de Bien-être Economique (IBEE), indice du Center for the Study of Living Standard (Canada) calculé pour de nombreux pays de l'OCDE.

Si l'objectif premier de ces deux analyses était d'expliciter la normativité implicite de certaines options de quantification afin de mieux cerner les enjeux liés à la définition de nouveaux indicateurs au-delà du PIB, elles ont abouti à un second résultat: les choix de quantification analysés dans ces deux indicateurs sont inadéquats pour quantifier la soutenabilité de manière cohérente. Nous relevons en effet à plusieurs reprises des contradictions entre le signal normatif lancé par la prise en compte, dans un indicateur, de dimensions telles que l'environnement ou le social et les implications de la méthodologie adoptée pour quantifier ces dimensions. A titre illustratif, un indicateur incluant une dimension environnementale laisse entendre que l'environnement doit être préservé. Or, si l'environnement est quantifié selon certains choix méthodologiques, l'utilisation de l'indicateur ne permet pas d'assurer sa préservation. C'est ce que nous avons observé dans le cas de l'ENA, par exemple. Cet indicateur somme les coûts monétaires de la dégradation des patrimoines humain et naturel, comptabilisés négativement, et les investissements bénéfiques (en capital humain ou produit, par exemple) comptabilisés positivement: on suppose que les différents capitaux sont substituables les uns aux autres, une perte en capital naturel pouvant être compensée par un investissement en capital humain. Ce faisant, l'ENA s’inscrit dans une approche de soutenabilité faible, où les contraintes physiques de l’écosystème, facilement transgressées à coups d’investissements et d’améliorations technologiques, n’entrent pas en ligne de compte dans l’orientation des décisions.

3. Au-delà du PIB: révision épistémologique et évolution théorique

Etant donné la représentativité des options de quantification considérées, il importe de questionner les critères de qualité à l'aune desquels les indicateurs de soutenabilité sont évalués. C'est à cette tâche que s'attèle la troisième section de la thèse. Nous y développons le concept de cohérence performative comme indispensable critère d'évaluation des indicateurs de soutenabilité et investiguons les conditions épistémologiques et théoriques nécessaires au respect d'un tel critère dans l'élaboration d'indicateurs.

Ce faisant, nous apportons un élément de réponse à l'interrogation qui sous-tend la première partie de la thèse : "Les indicateurs sont-ils les potentiels leviers d'un changement de modèle de développement ou au contraire sont-ils l'outil qui légitime un statu quo dans la conduite des sociétés?". De notre analyse, nous concluons que si les indicateurs développés en vue d'un au-delà du PIB entendent respecter le critère de cohérence performative, ils devront nécessairement être ancrés dans des fondements alternatifs à ceux qui dominent les débats aujourd'hui.

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Mis en ligne le 20/08/2012