Ce manque de culture économique est aujourd’hui invoqué pour expliquer la méfiance voire l’hostilité de larges fractions de l’opinion à l’égard de l’économie de marché, un comportement qui trancherait par rapport à celui observé chez la plupart de nos voisins européens. L’opinion française serait ainsi amenée à chercher des réponses inadaptées aux peurs que suscitent le fonctionnement actuel de l’économie et les mutations dont elle fait l’objet, qu’elles se nomment mondialisation ou financiarisation.

Il est nécessaire de démêler le vrai du faux dans cette présentation des faits. Oui, la culture économique des Français laisse à désirer. Oui, il faut la développer afin que l’ensemble des citoyens puisse participer au débat démocratique sur les questions économiques et sociales. Oui, des citoyens mieux informés seraient plus à même d’apprécier les contraintes réelles qui s’exercent sur l’économie française.

Le déficit d'explication n'explique pas tout

Le souci éducatif des élites économiques n’est cependant pas dénué d’ambigüité. A écouter certains propos, les inquiétudes engendrées par les mutations de l’économie - et les réactions de rejet qu’elles suscitent parfois – disparaîtraient tout naturellement si les Français accédaient à cette « culture économique » qui leur fait défaut aujourd’hui. Comme s’il suffisait d’expliquer aux Français le comment et le pourquoi des choses pour les réconcilier avec l’économie telle qu’elle est. Il existe pourtant de solides raisons aux craintes d’une partie de l’opinion à l’égard de la chose économique et le « déficit d’explication » n’explique pas tout. Si certaines représentations simplistes disparaissent dès qu’on accède à un minimum de culture économique (comme le constatent année après année les enseignants de Sciences économiques et sociales confrontés aux idées préconçues de leurs élèves), on peut aussi penser que des citoyens mieux au fait des questions économiques et sociales seraient susceptibles de manifester un sens critique plus aigu quand ils sont confrontés à des discours leur expliquant qu’« il n’y a qu’une seule politique possible ». Accéder à la culture économique, c’est aussi prendre la mesure des marges de manœuvre existantes et devenir capable, sur ces bases, d’imaginer les alternatives réellement possibles aux modes de fonctionnement actuel de l’économie.

Ne pas se tromper sur le diagnostic ni sur les remèdes

S’interroger sur les raisons de cette culture économique insuffisante des Français est donc tout sauf un faux problème. A condition de mener cette réflexion sur une base pluraliste, en ayant pour objectif non pas une normalisation idéologique, mais un souci d’approfondissement de la qualité de notre vie démocratique. Dans un tel contexte, la création de L’Institut pour le développement de l’information économique et sociale (Idies) entend apporter sa pierre à la réflexion sur cette insuffisante culture économique des Français. L’objectif de l’Idies est de contribuer au débat social sur les conditions d’une information économique et sociale de qualité, indépendante, soucieuse de promouvoir une économie au service de la société.

L’Idies entend s’intéresser aussi bien aux enjeux liés à l’enseignement de l’économie, mais aussi au traitement des questions économiques et sociales par les médias. Car si le défaut de culture économique de nos concitoyens trouve sans doute sa source dans certains fondamentaux de notre culture collective, il est également reproduit par le système éducatif comme par les médias.

Une faible place dans les programmes d'enseignement

Au sein du système éducatif, les questions économiques et sociales demeurent encore largement absentes. Plus précisément, la vision de l’économie et de la société que transmet le système éducatif aux jeunes en formation est d’abord véhiculée par des enseignements qui poursuivent d’autres objectifs. Certes, certains éléments de culture économique sont inclus dans le socle commun auquel doivent accéder tous les collégiens, mais cela reste très marginal. En fait, si on met de côté les enseignements à caractère technologique à visée professionnalisante, qui comportent une part d’enseignements à caractère général de qualité, la seule discipline où les questions économiques et sociales sont traitées comme telles, comme objet de connaissance scientifique et/ou de culture générale permettant d’accéder à la citoyenneté, est les Sciences économiques et sociales, enseignées aujourd’hui à près de la moitié des élèves de seconde de l’enseignement général, puis au sein de la filière ES. Cet enseignement concerne donc aujourd’hui une part non négligeable des jeunes générations, mais il demeure souvent contesté dans son contenu voire dans ses méthodes, alors qu’il concourt avec succès, depuis maintenant trente ans, à éveiller les jeunes aux réalités du monde où ils devront vivre comme citoyen et comme travailleur actif.

Des médias qui délaissent les questions de fond

Au-delà du monde éducatif, force est de constater que les questions économiques et sociales sont de moins en moins placées au cœur de la délibération démocratique, faute d’une information de qualité sur leurs enjeux et sur les choix possibles. Le journalisme politique tend en effet à se concentrer exclusivement sur les questions tactiques tandis que le journalisme économique est de plus en plus centré sur les stratégies d’entreprise et les enjeux financiers et délaisse les enjeux socio-économiques.

Un outil statistique à développer

La tâche de la presse, et des enseignants, n’est pas non plus facilitée par les insuffisances de l’outil statistique national, qui ne permet pas toujours de disposer des outils nécessaires à un débat informé sur l’état de notre société et qui demeure aujourd'hui dans une relation de dépendance à l'égard de l'autorité politique. Le faible pluralisme des structures à même de fournir une expertise et un commentaire de qualité sur les données primaires fait également problème, en dépit des efforts menés par quelques organismes indépendants.

Une prise en compte insuffisante des différentes parties prenantes à la vie économique

Enfin, la représentation de l’économie, et de l’entreprise, se réduit trop souvent au face à face d’un secteur marchand, dominé par les entreprises de statut capitaliste et une économie publique où Etat et collectivités locales offrent les biens et services que le marché est incapable de produire. Cette image ne correspond pas à la réalité et rend mal compte des multiples façons d’entreprendre. Au sein de l’économie marchande, de nombreuses entreprises poursuivent d’autres objectifs que d’enrichir des actionnaires. Quant à l’économie non marchande, elle ne se limite pas plus à l’Etat et aux collectivités locales. De multiples structures issues de l’initiative citoyenne, associations, mais aussi fondations désormais, prennent en charge des besoins collectifs que le marché ne satisfait pas ou mal.

L’Idies veut rassembler tous les acteurs de la société civile qui considèrent que le développement de la culture économique des Français est une question trop sérieuse pour être laissée uniquement aux autorités politiques et aux grandes entreprises privées.

Au-delà de la mise en valeur des différentes formes d’organisation économique, L’Idies entend promouvoir une conception de l’entreprise qui considère comme légitime non seulement le point de vue des dirigeants et actionnaires, mais aussi celui des syndicats de salariés, des organisations de consommateurs, des organisations non gouvernementales et des territoires.

Sur ces bases, l’Idies veut rassembler tous les acteurs de la société civile qui considèrent que le développement de la culture économique des Français est une question trop sérieuse pour être laissée uniquement aux autorités politiques – qu’on peut suspecter de chercher surtout à légitimer leur action en dictant leur agenda aux médias – ou à des structures soutenues par les seules grandes entreprises du secteur privé marchand qui, au-delà de leur action légitime de défense de leurs intérêts, proposent une information qui prend insuffisamment en compte les points de vue de l’ensemble des parties prenantes.

Les chantiers de l'Idies

L’Idies ne prétend évidemment pas concurrencer le monde éducatif et académique, ni les médias existants. Au contraire, dans la tradition de l’éducation populaire, il entend développer le débat sur les missions des uns et des autres et réfléchir aux moyens qui permettraient d’améliorer la culture économique et sociale de nos concitoyens.

L’Idies contribuera néanmoins à animer le débat démocratique autour des questions économiques et sociales, via ce site, dont la fonction est notamment de signaler l’ensemble des sources permettant à chacun de nourrir sa réflexion et se forger une opinion informée. Complémentaire plus que concurrent des médias classiques, travaillant à la fois en amont et en aval, il se fera l’écho de toutes les parties prenantes qui doivent légitimement participer au débat économique et social en veillant au respect d’un réel pluralisme.

L’Idies devra également contribuer comme organisateur ou partenaires à l’organisation de toute autre initiative de nature à promouvoir ses missions : organisation de colloques, conférences, soutien à des projets associatifs, organisation de stages en entreprises, etc.

Sur ces bases, l’Idies concentrera son activité sur quatre chantiers :

  • la place et le contenu des enseignements économiques et sociaux,
  • le traitement des questions économiques et sociales par les médias,
  • la qualité et le pluralisme des sources statistiques et des organisations qui en assurent l’analyse et la vulgarisation,
  • la prise en compte de la pluralité des formes d’entreprise et de la diversité des parties prenantes.

Sur chacun de ces chantiers, des initiatives existent qu’il ne s’agit pas de dupliquer. En revanche, l’Idies a vocation à faire se rencontrer ceux qui les animent, à constituer un lieu de mise en commun de toutes les initiatives ce qui concourent à améliorer l’information économique et sociale à laquelle accèdent nos concitoyens.

mis en ligne le 20 novembre 2007