1) La place de l’économie-gestion dans la réforme


Dans un communiqué, votre association avance que, s’agissant de l’éco-gestion, la logique d’exploration n’est pas respectée. Que voulez-vous dire ?

Le terme « principes fondamentaux » reflète bien les contenus actuellement proposés. On propose quelques bases de l’économie (les différents agents, le circuit, le rôle de l’Etat, etc.). Tous ces thèmes sont basiques et ils seront donc revus en 1ere et en terminale pour les élèves qui continueront en STG (sciences et technologies de la gestion) ou en ES. Peut être même à nouveau en STS et IUT ou en fac !

Il y a une contradiction entre l’idée d’explorer (travailler quelques domaines) et d’apprendre les fondements d’une discipline. L’occasion d’un enseignement plus novateur a été ratée.

Etes-vous d’accord avec cette logique d’exploration et la place des Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion (PFEG) comme enseignement d’exploration ?

La logique d’exploration était une très bonne idée : les élèves auraient travaillé quelques problèmes qui les préoccupent en tant que citoyens : les mécanismes de la crise financière, pourquoi le chômage, le travail est-il un coût pour l’entreprise ou un atout, etc. Ils auraient vu que l’enseignement suivi en économie (en SES comme en STG) était intéressant. Qu’ils se dirigent ensuite en S ou en L ou en section éco (STG ou SES), ils auraient été sensibilisés à ce que leurs camarades vont approfondir par la suite.

Si, au contraire, on propose les bases de l’économie, les futurs élèves de STG ou de SES devront les étudier pour ne pas être pénalisés par la suite. Quitte à devoir rabâcher !!!

L’horaire prévu vous semble-t-il suffisant ?

D’après notre sondage 40% des collègues souhaitent 1h classe entière + une heure dédoublée et 38% 1h30 dédoublées. D’après ces premiers résultats, on peut penser que les collègues auraient pu se satisfaire de cet horaire à condition de bénéficier d’effectifs légers. 1h30 avec plus de 30 élèves, ce qui semble se profiler, ce sera un cours « galère ». Avec 15 élèves, on peut envisager de faire une pédagogie plus innovante : jeux d’entreprises, recherches sur Internet, études de documents, etc. Pas avec 30 ou 35 élèves.

Les conditions de travail des collègues vont se détériorer. Actuellement, l’option IGC (Informatique de Gestion et de Communication) est proposée en seconde aux élèves à raison de 3h hebdomadaire dont 2 dédoublées, soit 5h par classe pour le professeur. L’horaire des PFEG n’est plus que 1h30, pour l’élève comme pour le professeur. Le nombre de classes dont chaque professeur aura la charge va beaucoup s’alourdir.

Pensez-vous que, dans cette logique, PFEG devrait être, dans tous les lycées présentés à parité avec SES ? Par exemple, s’il y a 10 classes de secondes dans un établissement, prévoir 5 de PFEG et 5 de SES ?

Bien sûr ! Puisque la seconde ne propose pas en principe des enseignements d’orientation, il est logique de proposer ces deux options de la même façon. Le problème est que les parents, les professeurs de 3eme, etc. ne comprennent pas qu’il y ait 2 options différentes et qu’elles ne soient pas déterminantes pour l’orientation. D’ailleurs quand je dis que je suis prof d’économie- gestion, la plupart des collègues me répondent « Ah, tu enseignes en SES ? »

Les deux programmes sont très proches l’un de l’autre. L’opinion publique ne différencie pas les contenus entre nos sections. Donc, l’idée répandue est : « si tu dois passer en STG, tu dois faire PFEG et si tu dois faire une section générale, tu dois suivre SES ». Cette opinion n’est pas fondée. Elle est créée par la situation où il existe deux options.

Depuis des mois, nous répétons qu’il fallait créer une seule option comportant des aspects socio, éco et un peu de gestion. Ca aurait évité ces incompréhensions conduisant aux pré-orientations et à la hiérarchisation entre ces enseignements. Et aussi la mise en compétition de ces enseignements au sein des établissements qui est désastreuse ! Il est tentant pour certains de trier les élèves en envoyant les meilleurs suivre l’enseignement d’exploration SES et les moins bons suivre PFEG ! J’ai reçu des témoignages là-dessus qui sont affligeants ! Nous avons le souci de ne pas entrer en concurrence avec les SES. Ce qui doit guider les choix ministériels ce sont les questions : qu’est-ce qui est le mieux pour les élèves et pour la société ?

Dans les lycées généraux où il n’y a pas de professeur d’éco-gestion, est-il souhaitable que les professeurs de SES enseignent PFEG ? Question symétrique dans les lycées technologiques où il n’y a pas de professeur de SES.

Les professeurs de SES et ceux d’éco -gestion ont des formations très proches : fac de sciences éco, parfois de droit et des compléments en gestion ou en sociologie. Les profs d’éco-gestion enseignent un peu de socio en communication en première STG. En ES on étudie quelques bases de gestion comme la valeur ajoutée, la capacité et le besoin de financement, les taux d'intérêt, les intermédiaires financiers, les actions, les obligations, etc.

Les profs d’éco-gestion ne sont pas incompétents pour enseigner SES en 2nde et inversement !

Une remarque aussi. Certains articles de presse ont présenté les SES comme « de gauche » et l’économie-gestion comme « de droite ». C’est tout à fait idiot ! On peut développer l’esprit critique (ou au contraire dociliser) dans n’importe quelle discipline.

De façon générale, que diriez-vous de la place de la filière technologique dans la réforme ?

Un des objectifs de la réforme était de revaloriser les filières technologiques. Nos élèves souffrent beaucoup du manque de considération des lycéens des sections générales. L’opinion publique considère que l’enseignement des sciences de gestion est plus facile que l’enseignement général et qu’il demande moins d’efforts. Ca n’a pas de sens : rien n’est facile en soi et rien n’est difficile en soi.

En fait on justifie comme cela la hiérarchisation des filières qui est en fait une hiérarchisation sociale. En STG nous scolarisons beaucoup plus de jeunes de milieux populaires que dans les filières générales. Nous sommes fiers des résultats que nous obtenons puisque nous jouons un rôle essentiel de démocratisation de l’enseignement. Mais cette ségrégation sociale est injuste et inefficace.

Au final, on constate que la création de ces deux options va renforcer la ségrégation. Globalement, l’enseignement de SES est considéré comme le bon et de PFEG comme le moins bon. La preuve, dans certaines académies comme celle de Grenoble et dans de nombreux lycées, l’administration a choisi de proposer un seul enseignement d’économie en 1er choix : c’est toujours SES et jamais PFEG.

Donc les filières technologiques vont être vraiment dévalorisées par cette réforme des secondes.

Comment voyez-vous l’avenir de la filière technologique ; il est souvent avancé, quoi qu’il s’en défende, que le ministère, soucieux de s’aligner sur la norme européenne, voudrait faire disparaitre la filière technologique en transférant une partie de ses enseignements (et de ses enseignants) vers le général et une autre vers le professionnel ?

Il a souvent été question de nous faire disparaître. Ce serait dommage parce que nous réussissons bien avec des élèves qui étaient en difficultés en seconde. Nous en amenons un bon nombre au BTS qui est un diplôme socialement valorisé. En parallèle, les lycéens qui obtiennent un bac pro ont du mal en BTS. Nous avons une utilité sociale.

Si le ministère voulait faire disparaitre la filière technologique, ce serait dans un souci de réduction des coûts, alors que cette filière répond à des besoins en matière de formation.

2) Le programme de seconde


Les projets de programme de seconde d’économie, SES et aussi (un peu moins) PFEG ont fait l’objet de prises de position, d’articles, de communiqués, etc. d’une abondance inhabituelle pour les programmes qui restent souvent connus des seuls « experts », membres des GE et professeurs concernés. Pensez-vous que c’est une bonne chose ?

La question de ce que doit être l’enseignement de l’économie intéresse les forces sociales, c’est pour cette raison que nos communiqués ont rencontré ces échos : par exemple, en PFEG, on propose dans la partie sur « la place de l’individu » d’étudier « le recrutement, la formation, la promotion » sans traiter des conditions du licenciement. On doit voir « à quoi sert une banque » sans traiter de leur rôle dans la crise financière. Tout le monde a su que le chômage a été supprimé du programme de SES.

D’autre part, étudier l’économie, est-ce acquérir une liste de connaissances ou travailler des problèmes ? Faut-il étudier des questions ou des réponses ? En définitive, est-ce que l’enseignement de l’économie doit permettre de mieux comprendre le monde actuel ?

J’ai étudié les deux projets de programme (PFEG et SES) et, personnellement, je trouve que celui de PFEG est plus cohérent et plus attractif que celui de SES. Pourtant ce programme ne satisfait pas votre association. Pourquoi ?

Le grand reproche que font les collègues qui ont répondu à notre sondage est que le programme proposé ne montre pas les liens entre les concepts économiques et les grands problèmes de société. 64% ont ce regret (20% sont indifférents et 16% sont favorables à l’approche actuelle). Par exemple, le projet propose de traiter les formes d’internationalisation des entreprises mais pas des délocalisations. Le thème « comment l’entreprise crée-t-elle de la valeur » évite de réfléchir sur ce qu’est la richesse.

D’autre part les conditions proposées nous inquiètent : on nous demande de traiter 11 thèmes dans l’année avec 1h30 de cours hebdomadaires. C’est propice à la dictée et pas à la mise en recherche de nos élèves. Rien ne garantit que les classes seront dédoublées. Tout ça risque de tourner au bachotage et pas à la réflexion critique des lycéens.

Vous avez consulté vos adhérents sur le projet de programme du GE. Qu’est-ce qui en ressort ? Avez-vous l’intention de faire des propositions de modification et si oui lesquelles ?

Le sondage s’est terminé vendredi 5 mars. Nous sommes en phase de dépouillement. Nous allons y réfléchir en conseil d’administration. Mais je vois avec les premiers résultats que nous allons certainement demander que :

  • nos programmes traitent davantage des liens entre concepts et questions de société
  • le nombre de thèmes à étudier soit réduit de 11 actuellement à 6 pour que les élèves aient le temps de réfléchir, de chercher, et pour varier les formes de travail.

Vous estimez qu’un programme unique « éco-gestion-socio » aurait été souhaitable. Pourquoi ? Qui devrait l’enseigner ?

Une seule option aurait été mieux comprise par l’opinion publique. Elle aurait permis de travailler quelques thèmes de façon multidisciplinaire (éco, socio, droit, gestion, management). Les contenus auraient été riches et originaux. On aurait pu mettre en œuvre une pensée plus complexe.

On aurait évité la hiérarchisation et la mise en concurrence actuelle et un nouveau degré de dévalorisation de l’enseignement technologique.

Les professeurs de SES et ceux d’éco-gestion auraient pu assurer cet enseignement avec une formation spécifique. Le dialogue et la coopération entre ces deux corps d’enseignement peuvent être constructifs pour le plus grand bien des lycéens.

Concernant maintenant le groupe d’expert ayant rédigé le programme. Jean-Louis Mucchielli est devenu Recteur d’Amiens et ne peut donc plus en faire partie. Savez-vous qui le remplacerait ? Il est dit que le ministère ne souhaite pas que des responsables d’association de spécialiste fassent partie du groupe d’expert, comme c’était le cas pour ceux qui ont écrit des programmes de seconde. Qu’en dites-vous ?

En décembre, nous avons été très contrariés d’apprendre qu’Eric Godelier avait été exclu du groupe d’experts pour avoir signé une pétition favorable à l’enseignement de l’histoire en TS. Il avait participé à l’élaboration des programmes de management en STG qui ont considérablement enrichi nos enseignements en introduisant l’étude des associations et des administrations aux côtés de celle des entreprises. C’était une mesure arbitraire et politique. Il pourrait peut être y revenir maintenant puisqu’une place se libère ?

Les experts de l’enseignement supérieur apportent beaucoup à la construction de programmes parce qu’ils ont un recul scientifique. Mais ils n’ont aucune idée de ce que peut absorber un élève de seconde. Ils ne peuvent pas faire des propositions pertinentes sans s’appuyer sur des acteurs de terrain.

L’APCEG ne peut pas affirmer être représentative quand il s’agit de choisir entre deux sujets à proposer. Mais les membres de notre conseil d’administration ont l’habitude de consulter les professeurs, d’animer des débats, d’organiser des sondages. Nous avons une certaine sensibilité du terrain. Richard Foechterlé qui est professeur d’économie et gestion à Mantes la jolie a participé au premier projet. Ses mises en garde n’ont pas été assez écoutées.

Un bon programme est celui qui permet de canaliser l’énergie des futurs acteurs. En particulier des enseignants. Travailler sans eux serait aller au devant de lourdes déceptions...

Propos recueillis par Gérard Grosse

Billet publié le 11 mars 2010