Si l’on en croit le Monde, le Président Sarkozy a déclaré mardi 27 janvier, lors d’un déplacement à Châteauroux : « Il y a une filière économique pour vos enfants. C'est une blague (…) Parce que la filière économique ES, mettez vos enfants dedans, et ils ne peuvent pas se permettre de se présenter dans les meilleures écoles économiques. Qu'est-ce que cela veut dire ? On dit à ton gosse, fais la filière économique, tu pourras faire de l'économie et à l'arrivée ils ne peuvent pas se présenter aux concours. Ce n'est pas admissible. »

Passons sur le style, qui semble assez éloigné des règles de la grammaire ordinaire, et admettons qu’il s’agit de citations tronquées.

Du taux d'accès au taux d'admission

Il n’en reste pas moins qu’on doit d’abord noter une regrettable confusion entre se présenter à un examen ou à un concours et être admis. Certains élèves, au lycée, font encore la confusion entre taux d’accès au baccalauréat par exemple (proportion d’une classe d’âge qui se présente au baccalauréat) et taux d’admission (proportion de candidats admis). On est en droit d’attendre moins de confusion de la part d’un diplômé de l’enseignement supérieur, même quand il n’a pas été particulièrement « matheux ». L’auteur de l’article du Monde, d’ailleurs, rectifie en différenciant la part des bacheliers dans les classes préparatoires « économiques et commerciales » et celle qui est la leur parmi les admis aux plus grandes écoles de « commerce », qui sont en fait des écoles de gestion, HEC, ESSEC, Sup de co Paris.

L'économie ne se réduit pas au commerce

Deuxième confusion, ou du moins approximation, dans la déclaration de Sarkozy, celle entre économie et commerce. Puisqu’il est probable que quand il parle des « meilleures écoles d’économie », il fasse référence aux écoles de commerce/gestion citées ci-dessus. Si, pour notre Président, il n’y a pas de différence entre économie et commerce (ou gestion), on comprend mieux la médiocrité de la politique économique conduite par son gouvernement. Mais on est aussi en droit de s’inquiéter sur la qualité du « plan de relance ».

Une série et non une filière

Troisième confusion, qui peut difficilement être mise au compte de la méconnaissance, mais plus sûrement de la mauvaise foi, la caractérisation de la série E.S. (faut-il rappeler, une fois encore, qu’il s’agit d’une série à l’intérieur de la filière générale) comme une « filière économique ». La rhétorique est grossière : si la filière est « économique » et qu’elle ne conduit pas uniquement, ou pas principalement, à des études supérieures d’économie, alors c’est qu’elle ne remplit pas son rôle. Alors, puisque la pédagogie, c’est l’art de la répétition, sacrifions-y. La série E.S., comme la S ou la L, est une série d’enseignement général et, à ce titre, ouvre sur des orientations variées après le baccalauréat. En droit, en sciences humaines, aux études professionnalisantes en IUT ou en STS, aux études d’économie à l’université, en écoles de commerce avec ou sans classe préparatoire, etc. Près d’un bachelier E.S. sur quatre entreprend des études d’économie au sens large (économie-gestion, AES, école de commerce…) et, puisque les contrevérités ont la vie dure, rappelons que leur réussite y est équivalente à celle des autres bacheliers généraux, sauf quand le poids des mathématiques favorise les candidats issus du bac S. Mais tout cela est bien connu, on peut par exemple se reporter à l’article de Bruno Magliulo sur ce site, pour qui veut faire l’effort de connaître.

Des erreurs intéressées

En définitive, avec retard et sous une autre forme, Nicolas Sarkozy reprend les erreurs intéressées de Xavier Darcos, déclarant en août 2007 : « Attention, en particulier aux filières sans débouché évident. Je pense à ’ES’ (économique et social). Elle attire beaucoup d’élèves qui occupent ensuite de grands amphis mais se retrouvent avec des diplômes de droit, psychologie, sociologie... sans toujours un emploi à la clef. » Outre que cela n’est pas très aimable pour les diplômés en droit par exemple, cette déclaration a été le point de départ, dans les mois qui ont suivi, d’une vaste campagne d’attaques contre l’enseignement économique et social, dont le metteur en scène incontesté a été Michel Pébereau, président du conseil d'administration de BNP Paribas, et les acteurs Thibault Lanxade, président de Positive entreprise, Yvon Gattaz, président de l'association Jeunesse et entreprise, ou encore Philippe Manière, journaliste et ancien directeur général de l'Institut Montaigne.

Mais, soyons indulgent et plutôt que d’y voir un tissu de contrevérités, avançons l’hypothèse qu’il s’agit là du plaidoyer maladroit d’un ancien bachelier « économique » (1973) contre l’hégémonie mal placée de la série scientifique et en faveur d’un rééquilibrage des voies de formation.

Gérard Grosse

A lire également : le communiqué de l'Apses, association des professeurs de SES.

Mis en ligne le 28 janvier 2009.