Paris, le 8 juillet 2018

Monsieur le Ministre,

L’APSES a pris connaissance de votre lettre datée du 3 juillet en réponse à la « note d’analyses et de propositions » du Conseil supérieur des programmes (CSP) du 7 mai 2018 sur les futurs programmes du lycée. Les quelques phrases consacrées aux programmes de sciences économiques et sociales (SES) ont suscité de fortes incompréhensions et appréhensions parmi nos collègues et nous sommes sûrs que vous saurez les dissiper.

Vous y demandez en effet au CSP de rendre plus « mathématiques » les programmes de SES ainsi que, et d’y « renforcer les approches micro-économiques, nécessaires pour comprendre les mécanismes fondamentaux de l’économie ».

Pourtant, les programmes actuels, unanimement critiqués pour leur encyclopédisme, accordent déjà une place très conséquente à la micro-économie. Pour ne prendre que l’exemple de la classe de première, sont ainsi abordées les notions de rareté, de coût d’opportunité, d’élasticité-prix, d’élasticité-revenu, d’utilité marginale, de contrainte budgétaire, de prix relatifs, de facteurs de production, de coût (total, moyen et marginal), de recettes (totale, moyenne et marginale), de loi des rendements décroissants, de preneur de prix, de rationnement, de surplus, de gains à l’échange, d’allocation des ressources, de pouvoir de marché, d’oligopole, de monopole, d’asymétries d’information, d’externalités, de bien collectifs, de taux d’intérêt, de risque de crédit, de même que sont demandées la représentation graphique de fonctions simples (offre, demande, coût) et l’interprétation de leurs pentes et de leurs déplacements.

Aussi, alors même qu’avec la réforme du lycée les SES verraient le volume horaire qui leur est dévolu diminuer (notamment en classe de première où le volume horaire passerait de 5 à 4 heures par semaine, soit une baisse de 20 %), « renforcer les approches micro-économiques » ne pourrait se faire qu’au détriment des approches macro-économiques, qui sont pourtant tout autant essentielles à la culture économique et sociale des lycéen.ne.s pour leur permettre notamment d’appréhender les grands choix de politiques économiques, budgétaires, monétaires ou structurelles. Connaître les acteurs de l’économie et leurs relations, saisir les évolutions d’agrégats comme le PIB et leur mode de construction, s’interroger sur l’intérêt et les limites des politiques monétaires et budgétaires, font partie, vous en conviendrez aisément, des éléments de ce qui devrait être la culture commune de chaque élève ayant suivi un enseignement de sciences économiques et sociales.

Plus largement, nous souhaitons vous faire part de notre conviction que les programmes de SES doivent avant tout être construits autour des grandes questions économiques et sociales contemporaines (avenir de la croissance, stratification et mobilité sociale, dynamiques de l’emploi, persistance et transformation des inégalités sous diverses formes, notamment entre les femmes et les hommes, effets contrastés de la mondialisation, défis de la construction européenne, …). Nous sommes persuadés qu’il n’est pas besoin de vous convaincre qu’une telle approche est la plus à même de cultiver l’esprit scientifique des élèves tout en contribuant à leur formation de citoyens éclairés à même de s’orienter parmi un foisonnement d’informations de qualités très variables.

Un bon nombre de ces questions nécessiteront ainsi de convoquer plusieurs sciences sociales (économie, sociologie, sciences politiques, anthropologie, ethnologie, psychologie sociale…). A cet égard, nous sommes étonnés que vous ne préconisiez pas de mettre en œuvre une entrée par objets-problèmes en SES alors même que vous demandez expressément au CSP de l’adopter dans les nouveaux enseignements pluridisciplinaires, tels que celui d’« «Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » ». Cette entrée par les objets plutôt que celle du cloisonnement disciplinaire, a pourtant été préconisée par le travail de la commission CSP-CNEE (qui a auditionné pendant de longs mois tous les acteurs intéressés par l’enseignement des sciences économiques et sociales) comme un moyen de pallier les défauts des programmes actuels, notamment sur le thème de l’entreprise.

Cette approche par objet doit également selon nous permettre, lorsque c’est nécessaire, de combiner des approches micro et macro-économiques. S’interroger sur les causes du chômage nécessite « en même temps » de comparer, dans une optique micro-économique, le niveau des coûts salariaux à celui de la productivité du travail, et de s’interroger, dans une optique macro-économique, sur le rôle des salaires dans le niveau de la demande globale d’une économie.

Autrement dit, les programmes de SES doivent à notre sens refléter un souci du pluralisme à deux niveaux :

– le pluralisme des diverses disciplines des sciences sociales constitutives de cet enseignement ;

– le pluralisme des approches et théories qu’il faut pouvoir confronter, sans occulter les débats qui traversent la sphère académique.

A cet égard, nous demandons qu’à chaque niveau d’enseignement, de la seconde à la terminale, les élèves soient initiés aux démarches micro-économiques et macro-économiques. Dans une optique de progressivité des apprentissages et une conception spiralaire des programmes (selon laquelle des thèmes et concepts doivent être retravaillés à chaque niveau d’enseignement de manière de plus en plus approfondie), il ne saurait être envisagé que les élèves ne découvrent l’une ou l’autre de ces approches en fin de cycle uniquement.

Quant aux outils mathématiques – et en particulier les outils statistiques –, nous partageons l’idée de leur importance dans l’enseignement des SES. Leur présence dans les programmes ne doit cependant pas conduire à une technicisation excessive qui se ferait au détriment même de la compréhension des enjeux économiques et sociaux contemporains. Il faut en outre prendre en considération qu’avec la réforme du lycée, les élèves qui suivront des cours de SES pourront avoir abandonné l’enseignement des mathématiques (ce qu’avec beaucoup d’autres acteurs de la communauté éducative nous déplorons vivement).

Monsieur le Ministre, nous espérons que vous partagerez avec nous l’idée que l’enseignement de SES doit avant tout contribuer à former les citoyennes et citoyens autonomes dont nos sociétés démocratiques ont besoin à l’aide de savoirs scientifiques pluralistes en sciences sociales et de l’apprentissage de la réflexivité et de l’esprit critique nécessaire à toute démarche intellectuelle.

Dans l’attente de pouvoir discuter directement avec vous de ces questions lors d’une audience, nous vous prions, Monsieur le Ministre, de recevoir l’expression de notre sincère attachement au service public d’éducation nationale.