Tout d’abord, il faut rappeler que cette « réforme du lycée » est celle du lycée au sens où l’entendaient nos parents, le lycée d’enseignement général. Soit moins de la moitié des lycéens (45%), les autres, ceux de la filière technologique (22%) sont à peine concernés – tout au plus par la création d’une option possible d’enseignement de découverte d’une heure trente en seconde, pour la seule voie STT (tertiaire), et bizarrement pas pour les voies STI (industrielle) ou SMS (médico-sociale) et ceux de la filière professionnelle (33%) ne sont pas du tout concernés par la réforme.

Restons-en donc à la seule filière générale. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur d’autres aspects de la réforme : le renforcement de l’autonomie des établissements et du poids de leurs chefs, la question de l’accompagnement individualisé, l’organisation des stages de mise à niveau durant les vacances scolaires, etc. Restreignons-nous à la question des structures prévues. Leur étude un peu précise permet d’affirmer : 1) la série S sort renforcée de la réforme, 2) le gain pour la L est minime, 3) la série ES est la grande perdante et 4) l’orientation, autre fer de lance de la réforme, est biaisée. Précisons.

La série S gagnante

En classe de seconde, le futur élève de S trouvera dans le « tronc commun » toutes les disciplines qu’il retrouvera ensuite (Maths, physique-chimie, SVT, lettres, deux langues vivantes étrangères, EPS), ce qui n’est pas le cas d’un potentiel élève de ES (les SES ne figurent pas dans le tronc commun) ni de L s’il souhaite entreprendre l’étude d’une troisième langue vivante ou poursuivre une langue ancienne. Plutôt qu’une « vraie classe de détermination » comme l’affirme le ministère, la seconde est une « vraie seconde S » !

Les élèves de S bénéficient de plus d’heures d’enseignement que ceux des autres séries. En additionnant les horaires obligatoires en première et terminale, hors « accompagnement individualisé », on obtient : L = 50h30, ES = 49h30 et S = 53h. C'est-à-dire que par semaine et sur deux ans, un élève de S a droit à 3 heures et demie de plus qu'un élève de ES. C’est tout simplement, en matière d’offre de formation et de « signal » en direction des familles la (ré)affirmation que la S est bien la série des « bons élèves » qui méritent et sont prêts à assumer plus d’heures de cours.

Mais, objectera-t-on, les S sont pénalisés par la suppression de l’histoire-géographie en terminale. Cette mesure suscite en effet beaucoup d’émoi, par exemple ici ou et beaucoup y voient une atteinte à la formation à la citoyenneté et à l’esprit critique. Le recul est indéniable, même s’il y a longtemps que les élèves de la filière technologique n’ont pas d’histoire-géographie en terminale sans que cela suscite de levée de boucliers. Citoyenneté à deux vitesses ? Il est vrai aussi qu’avec de l’histoire-géographie, la terminale S serait LA vraie série généraliste, où l’on trouve toutes les disciplines à l’exception bien sûr des sciences économiques et sociales.

Un tout petit « plus » pour la série L.

En série littéraire, le poids des enseignements de lettres est en effet accru avec, en première, en plus des 4 heures de français comme pour tous les élèves, 2 fois 2 heures de littérature (française et étrangère) et, en terminale, un enseignement de littérature étrangère qui vient là aussi s’ajouter à la littérature française.

En terminale L les enseignements de spécialité bénéficient d’un horaire conséquent, 3 ou 4 heures, qu’il s’agisse d’approfondissement en langue vivante ou d’une innovation encore mal définie « Droit et grands enjeux du monde contemporain », dont Luc Chatel à annoncé qu’il était destiné aux professeurs d’histoire-géographie, ce qui conduit à penser qu’il s’agira d’une excroissance de cette discipline.

La « revalorisation de cette série L semble néanmoins assez pauvre.

Une grande perdante : la série E.S.

En classe de seconde, les SES ne figurent pas dans le « tronc commun » et comme les autres « enseignements d’exploration » doivent se couler dans un horaire très restreint : 1 heure 30. Au plan des apprentissages des élèves comme de la reconnaissance symbolique, ainsi que le montre Alain Beitone, ce n’est pas acceptable.

Mais ce n’est pas tout. Comme toutes les « options » actuelles, celle de sciences politiques en première ES disparaitrait, bizarre en un temps où l’on prône l’éducation à la citoyenneté. En terminale, l’horaire de SES diminuerait d’une heure, alors que celui de philosophie reste identique pour les L et celui de maths en S augmenterait d’une demi-heure. De plus, l’horaire des enseignements de spécialité qui est de 2 heures en S et de 3 à 5 heures (arts) en L, est réduit à 1 heure 30 en ES. Pourquoi cette inégalité de traitement ? Mystère !
Des calculs effectués par David Descamps, professeur de SES, sont éloquents. Ils sont établis sur la base de 36 semaines de cours par an et montrent qu’un bachelier ES aura eu au cours de son cursus au lycée au plus 468 heures de cours de SES à comparer à au moins 666 heures de maths, de SVT et de physique-chimie mais, avec des choix de spécialités différents, il pourra avoir suivi seulement 360 heures de SES durant sa scolarité au lycée mais il aura pu bénéficier de 720 heures de maths, SVT et de physique chimie. Bref, dans tous les cas de figures, un bachelier ES aura suivi, de la seconde à la terminale, moins de cours de sciences économiques et sociales que de sciences. Au contraire, un bachelier S aura, au mieux, suivi 54 heures de SES et peut-être aucune au cours de sa scolarité au lycée contre au moins 1260 heures d’enseignement scientifique (maths-SVT-physique chimie). Drôle de rééquilibrage décidément !

Des choix d’orientation biaisés

Un rééquilibrage des séries suppose que les élèves puissent s’orienter en fonctions de leurs résultats mais aussi de leurs goûts, en toute connaissance de cause. Ici encore, l’orientation vers la série ES, qui exige un minimum d’apprentissage et de familiarisation avec les SES, une des discipline centrale de cette série et celle qui la « typifie » le plus, subit un biais défavorable.

Le même professeur démontre que pour décider de son orientation, en seconde, un lycéen aura bénéficié, de la 6ème à la seconde de : 756 heures de Français, 684 heures de Maths, 558 heures d’Histoire-Géographie, 288 heures de Physique-Chimie, 270 heures de SVT, 219 heures de Technologie et de …0 heures ou (au mieux) 54 heures de SES !

Décidément, le sort qui est réservé à la série économique et sociale est injuste. Il est simplement étonnant que ni les élèves ni les parents d’élèves ne semblent s’en être encore aperçus.

Gérard Grosse

Billet publié le 10 décembre 2009