Dans l'ensemble, ce rapport donne un signal utile en ce qu'il remet en cause la domination excessive du PIB en tant qu'indicateur servant à guider la marche de la société. Nous considérons pour notre part que, quelle que soit l'utilité statistique que peut avoir cet indicateur, il ne doit pas servir de référence à la décision politique car il ne fait aucune distinction entre les productions utiles et es néfastes et qu'il contribue de surcroit à occulter nombre d'écueils majeurs dont certaines destructions environnementales à l'origine de la crise écologique et des dérèglements climatiques auxquels est désormais exposée l'humanité tout entière. Il est salutaire que des économistes renommés mettent en exergue certaines déficiences de cet indicateur et expriment un point de vue critique sur l'objectif de croissance du PIB, lequel a fortement contribué durant plusieurs décennies à diriger nos sociétés vers le mur auquel nous nous heurtons maintenant.

Des aspects problématiques

Deux aspects du rapport restent cependant très problématiques. D'abord, la conception du développement durable qu'il véhicule est focalisée sur certains besoins des générations futures en oubliant deux éléments essentiels : d'une part, l'impact social actuel insoutenable des politiques économiques en place et, d'autre part, les exigences de gouvernance et de démocratie qu'il conviendrait de prendre en compte dans les indicateurs globaux de richesse. Il fait aussi l'impasse sur les processus qui devraient sous-tendre l'élaboration des nouveaux indicateurs. Le rapport contient certes une partie intitulée « political voice and governance », mais elle figure comme une dimension de la qualité de vie et du bien-être actuels, ce qui est restrictif.

Le second problème concerne la place – excessive selon nous – que tiennent les indicateurs monétarisés. C'est en particulier le cas de la proposition d'un indicateur dérivé de l'épargne nette ajustée (ENA, issue des travaux de la Banque mondiale). Un indicateur inadapté, peu transparent et incompréhensible par les non-spécialistes. Il mènerait nécessairement aux mêmes errements que ceux qu'il convient de corriger. Tout se passe comme si sa composition rendait la Commission incapable de relativiser ce que les comptes monétaires peuvent nous dire du progrès humain et de la soutenabilité.

L'absence de consultation

Quant à la méthode qui a présidé à l'élaboration du rapport, elle témoigne selon nous d'un manque criant d'ouverture. Nous regrettons ainsi qu'une question aussi capitale que celle de la définition du progrès social n'ait été traitée qu'en cercle fermé, et ce par une assemblée constituée à plus de 90 % d'économistes, qui plus est masculins.

De même, le mode de discussion du rapport avant sa remise aux autorités de la République semble avoir exprimé une défiance à l'égard du débat démocratique. Ce texte complexe et technique n'a fait l'objet que d'un simulacre de consultation, ayant été mis discrètement en ligne en juin et uniquement en anglais. Pourtant, outre qu'il revient à tous les citoyens de définir sur quel socle de valeurs doit être constituée à tous les échelons la société du XXIe siècle, l'histoire récente avait montré l'utilité d'un vrai débat ouvert sur ces thèmes. Ce sont des écrits pionniers en France, qui s'appuyaient eux-mêmes sur de premiers travaux internationaux (dont ceux du PNUD), qui ont ouvert la voie et marqué peu à peu les esprits depuis dix ans. Sans eux, sans la mobilisation de collectifs au Grenelle de l'environnement, la commande de 2008 n'aurait sans doute pas existé. Nous pensons donc que ce rapport aurait sans doute été meilleur et porteur d'une plus grande légitimité si la consultation de juin avait été lancée avec toute la publicité voulue et précédée de plusieurs mois d'échanges entre la commission et les principales parties prenantes. Nous retrouvons cette même frilosité démocratique dans la présentation publique très unilatérale par les autorités françaises du rapport ce 14 septembre. Le rapport se termine par un vibrant appel au débat public citoyen. Pourquoi ne pas avoir montré l'exemple ?

Il faut maintenant passer des rapports et des discours aux actes : définir démocratiquement de nouveaux indicateurs en utilisant ce rapport, mais aussi le rapport du Conseil économique, social et environnemental, et d'autres ; les rassembler dans un "rapport annuel sur le développement humain durable de la nation", dont les comptes de la nation ne seraient qu'une partie et certainement pas le centre ; impulser des initiatives semblables dans les régions ; prévoir des « conférences de citoyens » sur ces questions. Le vrai chantier ne fait que commencer.

Collectif Fair (Forum pour d'autres indicateurs de richesse)

Billet mis en ligne le 18 septembre 2009.