Ses quatre parties sont les suivantes :

- NOUVELLES APPROCHES DE LA RICHESSE

- VALORISER ET « EXPOSER » DES RICHESSES OUBLIÉES

- RICHESSE ET PATRIMOINE DES « EXCLUS »

- LA MISE EN EXPOSITION D’AUTRES PATRIMOINES

Je ne me souviens plus très bien par quel enchaînement je me suis retrouvé au programme d’une journée d’études sur un thème certes passionnant, mais très loin de mes bases comme chercheur, ou comme chercheur retraité. Qui plus est je ne sais plus dans quel état d’égarement je me trouvais quand j’ai accepté une intervention au titre aussi immodeste que « Nouvelle approche de la richesse des exclus ».

A défaut de vous proposer une nouvelle approche, ce dont je suis incapable, je vous présenterai une réflexion personnelle sur la richesse et le patrimoine des « exclus », en établissant des ponts avec la thématique des musées, en particulier de « vos » musées, écomusées et « musées de société ».

Je signale une dernière difficulté. Vos musées mobilisent les riches notions de patrimoine et d’identité collective qui m’intéressent depuis longtemps. Or, la période n’est pas forcément propice en France à une réflexion sereine sur les identités. Mais justement, avec vous, on peut tenter de montrer à quel point les identités collectives sont vivantes, compatibles avec l’ouverture, le pluralisme et la non-discrimination.

Dans un premier temps je vous parlerai de la richesse, des nouvelles approches de la richesse des sociétés et des territoires, des nouveaux indicateurs de richesse. Dans un second temps j’en viendrai à la richesse et au patrimoine des exclus.

NOUVELLES APPROCHES DE LA RICHESSE

Ce qu’on appelle les nouvelles approches de la richesse, à la suite, en France, des travaux de Dominique MEDA et Patrick VIVERET notamment, est parti d’une réflexion critique sur la façon dont l’économie a envahi et pollué les notions de richesses et de patrimoine pour ne plus mettre en avant que la richesse économique, celle qui a des contreparties monétaires. Or, le constat se répand des dommages liés à la poursuite éperdue de l’expansion de la seule richesse économique, celle que l’on compte dans le fameux produit intérieur brut et dans les chiffres de la croissance. De plus en plus d’acteurs sont devenus des contestataires de cette vision dominante, ou, comme on dit quelquefois, des « objecteurs de croissance », en posant des questions simples :

  • Qu’est-ce qui compte vraiment ?
  • Est-ce que nous valorisons et comptons ce qui compte le plus pour vivre dans une bonne société entretenant des rapports harmonieux avec la nature ?
  • Est-ce qu’à force d’être riches au sens usuel, nous ne perdons pas des patrimoines de grande valeur ?

Tel est le sens de ces mouvements de contestation et de reconstruction qui ont fini par atteindre de grandes organisations internationales.

Dès 1990, le Programme des Nations Unies pour le Développement a lancé une première « offensive » avec son indicateur de développement humain (IDH) qui était une alternative au produit intérieur brut. Et depuis, cela s’est beaucoup amplifié avec des constats empiriques montrant que dans les pays déjà très riches, comme le nôtre, toujours plus de richesses matérielles ne réduit pas les inégalités ni la pauvreté, amplifie la crise écologique, détruit des patrimoines de l’humanité, n’améliore pas nécessairement le bien-être, voire renforce parfois les frustrations, la violence, ou l’insécurité.

Après le Programme des Nations Unies pour le Développement, l’OCDE, l’Union Européenne s’y sont mises ces dernières années et le président de la République française a nommé en 2008 une commission internationale dite « Commission Stiglitz-Sen qui a remis en septembre 2009 un rapport contestant la dictature de la vision dominante de la richesse et du progrès. Simultanément, des organisations de la société civile se sont manifestées pour que ces questions ne restent pas l’apanage de cercles de spécialistes. C’est en particulier le cas du collectif FAIR (Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse, voir le site http://www.idies.org/index.php?category/FAIR)

Que retenir de ces travaux ? Au moins trois points centraux.

  • Le premier est qu’il faut cesser d’accorder la priorité à la mesure des quantités produites et s’intéresser avant tout à l’évaluation des composantes du bien-être, de la qualité de vie individuelle et collective dans toutes ses dimensions et de la soutenabilité du modèle de développement des sociétés. Autrement dit, il faut d’abord évaluer et mesurer des finalités de société et pas d’abord des moyens matériels en expansion.
  • Le second point est que, parmi ces dimensions à mettre en avant, certaines sont d’emblée sociétales parce qu’elles concernent des patrimoines divers qui ont à la fois une valeur pour eux-mêmes et une valeur comme ressources ou moyens au service du développement humain. Je citerai sur ce point Dominique MEDA : « Si nous voulons que nos sociétés s’inscrivent dans la durée, si ce à quoi nous sommes attachés, c’est non seulement à la survie de la planète mais aussi au développement de nos sociétés, alors nous devons imaginer que chaque génération hérite d’un état donné de la société, d’un patrimoine, qu’il nous incombe collectivement de maintenir, de conserver, de développer ».
  • Le troisième point est que, pour ces nouvelles évaluations et mesures du progrès des sociétés et du développement humain, on ne peut pas se contenter de faire confiance à des spécialistes, économistes, statisticiens, comptables nationaux etc. En effet, dès lors qu’il est question de bien-être, de qualité de vie, de finalités de société, ou de patrimoine commun ou collectif, il faut d’abord construire un accord sur ce qui compte vraiment en mettant dans le coup des spécialistes, certes, mais aussi des non spécialistes, c'est-à-dire en associant la société civile. C’est la condition de légitimité de toute démarche de reconsidération de la richesse.

VALORISER ET « EXPOSER » DES RICHESSES OUBLIÉES

Je vais me rapprocher maintenant progressivement du « Triangle des Bermudes » que vous m’avez demandé d’affronter, à savoir celui dont les trois sommets sont :

  • sommet 1 : richesse et patrimoine
  • sommet 2 : exclusion
  • sommet 3 : musées.

De nouvelles démarches d’évaluation pluraliste des richesses multiples d’un territoire ou d’une nation existent déjà. Que voit-on apparaître ? On voit, à chaque fois, que des richesses oubliées dans les comptes économiques nationaux sortent de la relégation au second plan où elles se trouvaient. On voit que des choses ou des activités qui semblaient n’avoir aucune valeur parce qu’elles étaient exclues du champ des comptes économiques dominants, sont revalorisées et mises en avant. On voit par exemple que le bénévolat, absent du produit intérieur brut et de la croissance économique, peut retrouver une place dans une autre comptabilité. Par exemple en temps, ou dans des évaluations d’utilité sociale. On voit que le travail domestique, travail invisible par excellence sans doute parce qu’il a toujours été très majoritairement effectué par les femmes, peut et doit redevenir visible, en raison de sa contribution éminente au bien-être, à l’éducation, aux soins, aux liens etc. On voit apparaître le temps libre comme valeur positive, ce qui est tout à fait important pour les activités culturelles. On voit aussi les patrimoines de liens sociaux, d’appartenance à des réseaux de proximité, qui sont eux aussi invisibles dans les comptes dominants et qui retrouvent des couleurs. On voit aussi les inégalités, l’insécurité ou la précarité, les patrimoines naturels, les écosystèmes mais aussi les patrimoines culturels évidemment.

Mettre en avant ces réalités souvent occultées et quantifier celles qui peuvent l’être - parce qu’il y a des limites à la mise en chiffres - et promouvoir ensemble de nouveaux repères ou indicateurs de richesses, ce n’est rien d’autre que participer à un processus que vous connaissez bien dans vos musées : un processus de construction d’une exposition publique des richesses pour que tous en prennent conscience et en tirent des enseignements. Une exposition évolutive dont la préparation aura consisté à redonner de la visibilité, de la force, de la valeur à des réalités ou richesses essentielles qui ont été victimes d’exclusion, de relégation ou de discrimination en raison de modalités diverses de domination ou d’impérialisme économique, social, culturel, symbolique, politique etc.

RICHESSE ET PATRIMOINE DES « EXCLUS »

Je peux maintenant en venir à la richesse et au patrimoine des exclus, même si pour ma part j’utilise assez peu le terme « exclus » qui me pose divers problèmes. Tout le monde sait qu’il y a des membres de la société qui vivent ou qui se vivent comme des citoyens de seconde zone parce qu’ils n’ont pas accès, contre leur gré, à un certain nombre de droits constitutifs d’une citoyenneté moderne, qu’il s’agisse de revenus décents, d’emploi et de travail décents, de logement, de santé et d’éducation, de liens sociaux, de justice, de culture etc. Tout le monde sait aussi que ces handicaps ou désavantages sociaux ont souvent un caractère cumulatif, et que certains sont visibles dans l’espace, en particulier avec la ségrégation urbaine.

Pour les plus pauvres de ces « exclus », on entend souvent dire qu’ils n’ont pas ou presque pas de patrimoine. Or cela n’est vrai que si on utilise la notion étroite de patrimoine économique constitué de titres, de logements, de biens durables, dont on est propriétaire. Les pauvres ont même très souvent, selon les comptes nationaux, un patrimoine négatif parce qu’ils ont plus de dettes que de propriété de valeurs économiques. Or, cette idée devient fausse dès que l’on abandonne les lunettes et les œillères de l’économie. Il ne s’agit pas pour moi de faire l’éloge de la pauvreté ou de l’exclusion, il y a trop de drames sociaux personnels et de souffrances en jeu. Il s’agit juste de réfléchir aux caractéristiques et attributs individuels et de groupes des populations plus ou moins marginalisées par une société qui exclut. Cela suppose de s’entendre sur une approche de la notion de richesse et de patrimoine.

Il existe une abondante littérature que vous connaissez certainement mieux que moi sur le patrimoine. Je me contenterai d’une définition probablement contestable que j’avais proposée en 1994 dans un livre dont le titre était « Patrimoine modèle de tourisme et développement local ». J’y définissais le patrimoine d’une collectivité, qui peut être de petite ou de très grande taille, comme un ensemble d’objets, de produits et d’informations, mais aussi de ressources naturelles, auquel cette collectivité attache de la valeur parce qu’il s’agit de réalités qui témoignent de l’identité de cette collectivité, en établissant un lien entre son passé et son présent, et/ou entre son présent et ce qu’elle imagine de son avenir. Cette dernière mention (l’avenir) renvoie à la composante projective des identités, le patrimoine étant aussi un témoin que l’on passe à ceux qui vont entamer la course après que nous ayons terminé la nôtre.

Peu importe la pertinence de cette définition, ce qui compte à mes yeux c’est qu’il n’y a pas de définition naturelle du patrimoine comme ensemble de choses qui s’imposeraient d’elles-mêmes à ce titre. Il faut faire appel à un processus social, qui peut être conflictuel, de reconnaissance et de valorisation d’identités collectives, lesquelles peuvent être des identités définies de façon ouverte et plurielle tout comme elles peuvent être définies de façon fermée ou sur le mode du repli, parce qu’on n’échappe pas au risque de domination symbolique dans ces processus.

LA MISE EN EXPOSITION D’AUTRES PATRIMOINES

Après ces détours, comment envisager la richesse et plus exactement les patrimoines des populations dites exclues, en pensant notamment aux musées ? A partir de deux approches complémentaires.

Dans la première approche, on part des groupes concernés eux-mêmes. Ils sont certes composés de personnes qui souffrent d’injustices et de déni de droits, y compris le déni de droits reconnus formellement dans des déclarations universelles des droits humains ou dans des chartes internationales ou encore dans l’Agenda 21 de la Culture de Barcelone dont l’article 1 estime que la diversité culturelle est le premier patrimoine de l’humanité. Autant dire que c’est un patrimoine très menacé. Mais ces personnes plus ou moins marginalisées contre leur gré conservent des capacités propres d’expression, de témoignage, d’organisation, des liens de solidarité, des capacités de création même si c’est sous de fortes contraintes, des capacités de résistance ou de protestation parfois, et plus généralement, elles occupent des lieux de vie, des logements, des espaces, avec des objets, des symboles, des tags, des expressions, des musiques, des racines, des souvenirs, des photos etc. qui peuvent faire partie de leur identité revendiquée et assumée.

Je ne cherche évidemment pas à exalter la vie dans les bidonvilles, en prison ou celles des sans domicile fixe qui étaient sur la photo présentant cette journée. Je dis simplement que ce n’est pas une vie vide de sens, de liens sociaux, d’objets, de paroles et que celles et ceux qui la vivent peuvent souhaiter la faire reconnaître pour ce qu’elle est, si la possibilité leur en est proposée.

La deuxième approche des patrimoines des populations dites exclues, mais je dirais plutôt des populations souffrant d’inégalités, de pauvreté, de précarité, de stigmatisation, de discrimination, de désaffiliation etc., consiste à partir non pas de ces populations elles-mêmes, mais de l’ensemble de la population et des citoyens. Il se trouve que beaucoup de citoyens estiment que pour faire société il faut partir du principe de l’égale dignité de tous, y compris quand ce principe est bafoué dans les faits ; que toutes les cultures et toutes les situations sociales méritent d’être connues et reconnues ; que la diversité des cultures et des identités de groupe ne doit pas être hiérarchisée en fonction d’une vision dominante de la richesse et des patrimoines dignes de figurer dans les musées. Ces citoyens n’ont pas forcément lu Claude LEVI-STRAUSS mais ils en sont plus ou moins les héritiers. On en trouve notamment, mais pas seulement, dans des associations et ONG qui combattent l’exclusion en défendant des droits universels et des valeurs d’égalité, en France et dans le monde. Ces citoyens peuvent eux aussi exprimer un intérêt pour la mise en exposition des patrimoines de groupes sociaux divers parce qu’ils y voient des composantes du patrimoine de leur société, peut-être aussi parce qu’ils valorisent le fait qu’une société peut être riche de sa diversité, et, pour certains ici présents, parce qu’ils s’intéressent aux contributions des musées au lien social sur un territoire.

Je vois mal comment des musées qui se définissent comme des « musées de la population » pourraient ne pas rencontrer la diversité des populations d’un territoire, leurs identités multiples, leur patrimoine et environnement matériel et immatériel. Comment ils pourraient ne pas chercher à rassembler avec ces populations, moyennant sans doute l’existence de porte-paroles, ou représentants, ou volontaires, et avec d’autres parties prenantes, des témoignages de vie s’intégrant dans des projets de musées qui pourraient s’enrichir pour mériter encore plus le titre de musée de la population. Je sais d’ailleurs que c’est déjà le cas depuis longtemps, puisque j’ai lu avec intérêt un texte de 1993 sur la mise en exposition des minorités à l’écomusée de FRESNES.

Parmi les modalités permettant la prise de parole (au sens d’Albert HIRSCHMAN) des populations dites exclues, non pas seulement leur prise de parole à l’intérieur de leur groupe mais leur prise de parole publique et politique, l’exposition participative et délibérative de leurs patrimoines et richesses, sélectionnés et valorisés par ces populations elles-mêmes ou avec elles, n’est pas un enjeu négligeable. Ceux qui parlent parfois un peu facilement de démocratie participative sont-ils prêts à aller jusque là ? Ce serait en tout cas, à mon avis, une bonne façon d’inscrire dans les faits cette démocratie en la démontrant dans tous les sens du terme « démonstration », y compris le sens anglais de « manifestation ».

Billet mis en ligne le 22 février 2010.