Premier indicateur. La France est une terre d’asile. Pas pour tous, on le sait, par exemple à Calais. Mais pour les investissements étrangers chez nous, oui. Selon la CNUCED, nous cartonnons année après année dans le peloton de tête des pays les plus attractifs. Dans le rapport 2008, nous sommes au troisième rang parmi les pays (dits) développés. En dépit des abominables 35 heures, des insupportables niveaux de prélèvements obligatoires et de notre État social obèse et inefficace, dit-on à droite, et parfois ailleurs.

Second indicateur. Un cabinet d’études nommé International Living produit chaque année un indicateur synthétique de qualité de vie visant à révéler les « best places to live », les pays où la qualité de vie est la meilleure. Détails sur http://www.internationalliving.com/ (c’est en anglais, of course).

Cocorico ! « On est les champions », refrain connu. La France passe cet examen avec de très bonnes notes pour la santé (84 sur 100), ses infrastructures (90), la sécurité et la liberté (100 ! Mais ces deux indicateurs sont d’une qualité déplorable et presque tous les pays sont à 100). Elle excelle aussi dans l’épreuve « culture et loisirs ». Et elle se défend bien ailleurs, même en économie !

Il doit décidément faire bon vivre et travailler dans un tel pays, plébiscité pour ses attraits. Poursuivons, avec cette fois des indicateurs « subjectifs », issus d’enquêtes d’opinion.

Troisième indicateur. Dans la plupart des pays du monde, des enquêtes identiques existent sur le degré de satisfaction des gens par rapport à la vie qu’ils mènent. Cela aboutit à une note (souvent sur 10). Or les Français sont parmi les moins « heureux » du groupe des pays développés, et ils sont dépassés par beaucoup de pays bien plus pauvres : nous sommes en 50ème position mondiale. Lamentable !

Quatrième indicateur. Dans un ouvrage encensé par les médias et qui a reçu le prix du livre d’économie 2008, les économistes Yann Algan et Pierre Cahuc caractérisent la France, indicateurs et corrélations statistiques à l’appui, comme une « société de défiance ». Par exemple, nous avons un score piteux pour la réponse à la question « pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ou qu’on n’est jamais assez méfiant ? ».

Comment s’y retrouver avec des résultats aussi divergents ? D’abord en les soumettant à une critique poussée. Puis en se disant qu’il y a autant de classements que de façons de se représenter une bonne société. En amont de tout indicateur se cache (et parfois s’explicite, ce qui est mieux) une vision philosophique et politique de ce qui est bien, bon ou juste : des « valeurs de société ».

Pour ce qui est de la critique, limitons-nous à deux cas, en commençant par l’indicateur de International Living. Avec lui, nous sommes champions du monde, mais de quoi, et pour qui ? On peut répondre en partant de l’objectif assigné à cet indicateur : aider des individus à « prendre une décision informée en vue de vivre, de louer, d’investir et d’acheter une maison » dans tel ou tel pays, pour « y commencer une nouvelle vie, démarrer une affaire, ou prendre sa retraite ».

Avec cette orientation, on voit qu’il n’est pas question d’évaluer la qualité de vie des gens des pays cibles, encore moins la santé sociale de ces pays (inégalités, pauvreté…), et sûrement pas le développement durable. Il s’agit seulement de critères relatifs à l’installation heureuse d’étrangers plutôt fortunés (et de langue anglaise) pour vivre et/ou travailler dans un pays. Cela se confirme avec la liste de ces critères : coût de la vie, culture et loisirs, économie, environnement, libertés, santé, infrastructures, sécurité, risques, et conditions climatiques.

Prenons ensuite les thèses d’Algan et Cahuc sur la société de défiance. Il me faudrait de longs développements pour les critiquer, mais heureusement ces développements existent. Il s’agit d’une part d’un article d’Éloi Laurent, accessible sur laviedesidées.fr, et d’autre part d’une contribution de deux chercheurs lillois publiée par la revue française de sociologie en janvier 2009. Ce sont des critiques de fond, et elles sont implacables. À l’arrivée, s’il y a une chose dont il faut se défier, c’est bien de la thèse des deux économistes : « au terme de cet examen, l’idée d’une société française rongée par la défiance généralisée, de Français méfiants de tout et de tous, ne semble avoir ni de sens théorique précis, ni de fondement empirique solide », écrit Éloi Laurent en conclusion.

Pratiquer des classements des pays ou des régions (on parle, en anglais, de « benchmarking ») n’est pas forcément un exercice dépourvu d’intérêt. Il peut même stimuler des politiques de progrès. Mais à deux conditions.

La première est la solidité et la transparence des notions ou concepts en amont de la mesure. Mesurer la confiance ou la satisfaction des gens sans avoir mené une réflexion sérieuse sur ces notions, sur leurs ambiguïtés, leurs dimensions contradictoires, et en prenant pour argent comptant des enquêtes d’opinion très délicates à interpréter, est à l’opposé d’une démarche scientifique. Il se pourrait très bien, par exemple, que la médiocre « satisfaction » moyenne des Français, au lieu de refléter leur incapacité au bonheur, liée à une défiance supposée, elle-même provoquée par des excès de l’État social (thèse douteuse de nos deux économistes), ait un côté plutôt « positif ». Pour une même situation objective, un peuple qui ne se résigne pas à ce qui cloche peut se déclarer plus insatisfait de sa situation (ou de l’Europe libérale, par exemple…) qu’un autre où la critique sociale aurait moins de vigueur. Peu importe que cette hypothèse soit juste, elle indique juste à quel point il faut se méfier de traiter les données comme des évidences. Les sociologues le savent depuis longtemps. Les économistes qui se lancent dans de tels exercices pourraient au moins lire leurs travaux.

La deuxième condition à remplir pour que des indicateurs et des classements soient utiles et signifiants concerne leur mode d’élaboration et de mise en débat. Quand des économistes effectuent cet exercice dans leur coin, on risque de ne trouver à l’arrivée que des indicateurs et des résultats qui intègrent leurs propres valeurs et leur vision du progrès et des « réformes » qu’ils souhaitent. C’est le cas avec le livre d’Algan et Cahuc. Dès lors qu’il est question de progrès, ou de notions voisines (développement humain durable, bien-être, qualité de vie, santé sociale, équilibres écologiques, patrimoines de sociétés…), aucun indicateur ne peut échapper à la construction de conventions ou d’accords sur « ce qui compte le plus », avant même de se poser la question de la bonne façon de compter. Aucun « savant », aucun groupe d’experts n’est légitime pour définir le progrès et le bien-être. C’est, comme l’écrit Amartya Sen, « un exercice de choix social, qui requiert le débat public et une compréhension et acceptation démocratiques ».

Article publié sur le blog de Jean Gadrey.

Mis en ligne le 18 mai 2009.