I. propos introductif

Dominique Méda nous a donc dit que le Pib avait des limites telles que nous ne pouvions plus asseoir nos finalités sur cet indicateur. On sait aussi que tous les indicateurs sont performatifs, c'est-à-dire que non seulement ils formatent une vision du monde, mais en plus ils tendent à transformer la réalité, parce que les énergies finissent par se concentrer et s’adapter à ces indications chiffrées.

Peut être pourrions-nous alors militer pour une société sans chiffres, sans données quantifiées ? Mais nous ne vivons pas en dehors du monde. Et nous sommes confrontés au fait que « tout ce qui n’est pas compté finit par ne plus compter ». Et c’est un consensus assez partagé parmi les militants de ce Forum, qu’il faut nous doter de nouveaux indicateurs, (même si la quantification est toujours réductrice), en vue d’asseoir de nouvelles politiques publiques.

Or, ces indicateurs sont d’abord des outils politiques avant d’être des constructions, et des productions techniques. C’est vrai de la plupart des indicateurs mais c’est encore plus vrai ici je pense, parce que les indicateurs dont nous parlons sont des indicateurs très particuliers (et en quelque sorte vertigineusement ambitieux) puisqu’ils visent à être une expression plurielle du « progrès sociétal », de « qualité de vie » de bien être pour tous, de santé sociale, de richesses dans leurs multi-dimensionnalité : culturelles, sociales et environnementales.

Et c’est en ce sens que nous sommes au cœur d’enjeux démocratiques. D’abord parce que la démocratie peut être envisagée comme un bien commun à valoriser « en soi ». Ensuite, parce qu’il est au cœur de la légitimité dans l’élaboration de tels indicateurs : ce que l’on peut résumer par la question suivante : qui est légitime pour fournir le contenu de « qu’est ce que faire société » ? Qu’est ce qu’une bonne société ?

On peut, je pense, fournir trois niveaux de réponses à cette question fondamentale autour de « qui « est légitime : sur ce que nous ne voulons pas d’abord (et j’en parle parce que les risques sont grands que cela se produise), puis sur ce que nous voulons.

-La légitimité ne doit certainement pas venir des économistes, en tout cas, pas exclusivement. Et un des niveaux dans cette lutte est certainement que nous plaidions pour la pluridisciplinarité des apports dans ces approches. C’est un pré-requis fondamental si l’objectif est d’opérer des changements radicaux dans nos manières de regarder la réalité, de penser le monde, de sortir d’une vision économiciste –parce que les économistes ont leur langage, leurs cadres théoriques, une vision du monde qui s’accommode de ce qu’ils entendent par « efficace », ou « performant ». Autrement dit, nous n’adhérons pas à cet adage implicite qui consiste à dire que quand l’économie va tout va.

-La légitimité ne doit certainement pas non plus venir, plus généralement, des seuls experts, dont les avis peuvent importer pour certains aspects dans la construction de ces nouveaux outils, mais qui ne sont pas les seuls habilités : d’ailleurs devons-nous les laisser faire ? (ce qui pose la question de la co-responsabilité dans les processus en cours), devons nous donc les laisser faire à penser pour nous ce qu’est une société en bonne santé, finalement à penser pour nous les finalités de notre vie en société.

- Un des points de vue convergents parmi les membres du Forum, est que c’est à la société civile, la société civile organisée en particulier qu’il revient de réfléchir à ces fins, et le cas échéant à les transformer en outils quantitatifs. D’ailleurs, de nombreuses initiatives voient le jour depuis deux décennies maintenant un peu partout dans le monde, mais aussi de plus en plus en France, qui tout à la fois partent du constat (en s’en libérant ensuite) que le Pib n’est pas une fin en soi, et que la légitimité de ces nouveaux indicateurs doit d’abord provenir des processus de construction et de validation.

II. Quelles initiatives ?

Mon propos dans ce qui suit n’est donc pas de « réfléchir à la place des » collectifs, mais de « donner l’envie », de montrer que l’on peut être créatif, en illustrant que des tas d’initiatives émergent à des niveaux internationaux, nationaux, locaux…

Comme le temps va m’être compté, je propose trois illustrations, -avec le caractère arbitraire de ce choix, rapidement, encore une fois avec humblement le projet de montrer que c’est possible.

Première illustration : un indicateur de bien être économique, produit par des Canadiens (Osberg et Sharpe) puis décliné pour une palette assez large de nations. Bien que restant circonscrit au bien être « économique », cet indicateur repose sur quatre piliers, quatre « valeurs » de ce qui constituerait le bien être économique : d’une part, les niveaux de consommations auxquels sont ajoutés les services rendus à titre gratuit par les ménages par le biais du travail domestique, et les services rendus par le bénévolat ; d’autre part, deuxième pilier, ce bien être repose sur la capacité à préserver le patrimoine environnemental. Les piliers/dimensions 3 et 4 évoquent l’idée que le bien-être des individus régresse lorsque progressent d’une part l’insécurité économique, la fragilité économique, et d’autre part, la pauvreté. Grace à cet indicateur synthétique, on lit, pour faire court, que les pays anglo-saxons ont connu une régression de ce bien être économique dès le milieu des années 80, régression bien plus nette que les pays scandinaves par exemple, qui grâce en particulier à leurs filets de protection sociaux, ont un bien être économique qui globalement s’est maintenu, même s’il n’a pas connu la progression insolente du Pib.

Second exemple : Le Bip 40 (baromètre des inégalités et de la pauvreté) est un indicateur mis au point en France par un réseau associatif, chercheurs militants et de syndicalistes. En construisant un baromètre très riche, puisqu’il contient 60 variables, leurs promoteurs rappellent que les inégalités et la pauvreté ne se limitent pas à des inégalités monétaires : ils retiennent dans leur baromètre 6 dimensions d’inégalités, et leur combinaison dans un unique indicateur peut être considérée comme l’expression résumée des « grands problèmes sociaux contemporains français ». Ces 6 dimensions sont : logement, santé, éducation, justice, travail et emplois et revenus. Ce baromètre indique que sur les 25 dernières années, à cette aune en tout cas, les inégalités se sont nettement aggravées, avec un petit répit au milieu des années 1990. Plusieurs tentatives de territorialisation de ce baromètre ont été souhaitées par des associations, par des collectivités territoriales, mais le manque de données sociales au niveau des régions françaises en a découragé plus d’un. Le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais a tenté une déclinaison de ce baromètre à partir de données disponibles, en le territorialisant selon plusieurs variantes, qui d’ailleurs toutes indiquent une forte progression des inégalités et de la pauvreté dans cette Région sur la dernière décennie. Mais son intérêt réside aussi et surtout dans le processus d’élaboration de cet indicateur : dans un souci de co-construction, et de co-validation, l’intérêt de cette démarche est d’avoir mis en place des « groupes de travail », qui regroupait des experts, des collecteurs de données sociales aux niveaux territoriaux, des fonctionnaires territoriaux, des associations. Sur chaque dimension, ces groupes ont interprété les résultats, ont débattu du choix des variables, voire des pondérations. Ont fait des propositions alternatives. D’autres territoires adoptent d’ailleurs des démarches semblables, ou autres au moins aussi innovantes, en particulier en Ile de France.

Ces débats ont donné lieu à la production d’un autre indicateur à partir de ce que disaient ces groupes de travail qui nous ont interpelé en particulier sur l’idée que réfléchir sur la richesse ne se limite pas à identifier comment limiter les dégâts.

Dans le Nord-Pas-de-Calais, ce sera mon dernier exemple, cet ISS repose sur une vision de la société, et en particulier sur l’idée que pour qu’il y ait « santé sociale » sur un territoire, - il faut que ses individus aient un accès raisonnable et équitable à la consommation, et le surendettement (variable retenue) est une expression contemporaine de la fragilité économique croissante de certains ménages ; - il faut qu’ils aient des revenus qui ne soient pas assis sur des inégalités insoutenables (on retient donc une variable sur les inégalités de salaires, et de revenus), - il faut qu’ils aient tous un toit (est retenue la capacité du territoire à limiter ses expulsions locatives), - il faut qu’ils aient une capacité à défendre leurs intérêts collectifs (il y a donc une dimension sur les relations professionnelles), - il faut ensuite que les inégalités d’éducation nationale soient faibles (variable sortie avec une qualification), et que tous les individus aient accès au marché du travail (taux de chômage, y compris en distinguant les inégalités hommes/femme dans cet accès au marché du travail). Accès au marché du travail n’épuisant pas leur santé (il y a ainsi aussi des éléments sur les accidents du travail et les maladies professionnelles), ni n’augmentant la précarité. - Enfin, la santé sociale repose aussi sur les notions de fraternité et de solidarité. Dans cet indicateur de santé social il a été décidé d’en tenir compte par le biais de deux variables : relations interindividuelles (interactions avec vos voisins et amis) et relations sociales (nb d’adhésion dans des associations).

Cet indicateur de santé sociale qui pourrait être très nettement amélioré, amendé, enrichi, appliqué d’ailleurs à toutes les régions françaises indique qu’aucune corrélation n’unit les niveaux de santé sociale et les niveaux de richesse économique : les territoires les plus riches économiquement sont aussi classés parmi les plus « pauvres » à l’aune de cet indicateur. Ceci nous permet de rappeler au demeurant combien les indicateurs économiques dominants, (qui semblent aux yeux de ceux qui nous gouvernent demeurer le seul rempart y compris en période de crise), contribuent à émietter ce patrimoine social, de même que d’autres, comme l’empreinte écologique, montrent que la croissance exerce une pression insoutenable et peut-être irréversible sur notre patrimoine environnemental.

III. Je pourrais multiplier les exemples, mais je conclus par quelques pistes non exhaustives sur les usages des indicateurs

Ce qui est digne d’être noté dans ces cas comme dans d’autres, c’est que ces initiatives ont plusieurs usages possibles :

- premier usage : ce peut-être des prétextes ou des soutiens au débat public, pour produire des conventions partagées autour de ce que sont les « richesses » des sociétés, des territoires, dans leur multi-dimensionnalité, ce à quoi il est important de donner de la valeur.

- second usage possible : ce peut être des arguments (quantifiés, mais pour le débat, des chiffres, ça compte !,) : qui permettent plus facilement de plaider l’idée que les agrégats économiques lorsqu’ils sont utilisés en tant que fins pour nos sociétés, nous égarent, nous déroutent, nous fourvoient.

- et troisième usage, parmi d’autres encore, puisque les indicateurs conditionnent l’action publique, certains de ces indicateurs devraient pourvoir trouver un usage dans le processus d’élaboration des politiques publiques, et dans l’évaluation des politiques publiques. Ce processus est en cours dans plusieurs régions françaises.

On sort dans tous les cas transformés de ces élaborations et validations co-construites, qui reposent toujours sur une réhabilitation (une éthique) du dialogue, de la délibération, et de la participation citoyenne au projet de société.

Mis en ligne le 14 avril 2009.