Les coopératives, mutuelles et associations reposent sur le principe "une personne, une voix", mais leur affirmation démocratique "peut être plus formelle que réelle" et elles sont loin d'être "exemptes de faiblesses, de retards ou de dévoiements (…) ". Elles ne peuvent avoir la prétention de devenir "la grande alternative au capitalisme" rêvée par certains, mais seulement l'un des piliers d'un processus progressif de démocratisation, de "résistance à l'exclusion et à l'inégalité", oeuvrant pour "la dignité de l'homme, de tous les hommes".

Démocratisation

Le capitalisme a en quelque sorte parasité le marché, engendrant exclusion et inégalités, au profit des détenteurs du capital. Mais ce n'est pas fatal: la concurrence peut être pondérée par de la coopération, l'entreprise mise au service de l'utilité sociale collective, l'exclusion combattue par la réinsertion dans le jeu économique. Utopie? Pas du tout: l'entrepreneuriat social se développe, permettant à beaucoup (encore trop peu) de redevenir acteurs, d'acquérir "des droits à travailler, à entreprendre, à consommer, à accéder au crédit". Ces entreprises sociales consituent le deuxième pilier de la démocratisation.

Quant au troisième, il s'agit de la responsabilité sociale des entreprises, encore très timide mais qui s'affirme peu à peu. Les entreprises ont trop souvent repoussé vers la société les factures environnementales, territoriales ou sociales engendrées par leurs décisions. Certaines ont cependant compris que leur compétitivité était en jeu: les entreprises ont du mal à être prospères quand la société va mal. Il leur faut donc prendre en compte l'ensemble des parties prenantes: les actionnaires certes, mais aussi les travailleurs, les clients, les fournisseurs, les ONG, les collectivités publiques. Cela n'ira pas sans conflits, mais débouchera sur des compromis dont l'effet sera jugé avec "un référentiel de performance sociale".

Une finalité sociétale

Il s'agit là sans conteste d'une problématique novatrice. Faire passer l'ensemble du monde des entreprises d'une finalité patrimoniale à une finalité sociétale. En se servant du marché et sans remettre en cause le capitalisme: certains crieront à l'arnaque, alors que ce n'est que l'application du principe de réalité. En revanche, si les deux premiers piliers du processus de transformation proposé existent bien, le troisième est largement embryonnaire, et l'on peut se demander si les deux auteurs ne prennent pas un peu vite leurs désirs pour une réalité. Qu'il faille aller dans ce sens, mille fois d'accord, mais entre le souhaitable et le possible, puis entre le possible et le réel, le chemin risque d'être long. Et semé d'obstacles.

Denis Clerc

Démocratiser l'économie. Le marché à l'épreuve des citoyens, par Tarik Ghezali et Hugues Sibille Grasset, 2010, 140 p., 12 euros.

Chronique parue dans Alternatives économiques n°297, décembre 2010.